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25/04/2008

Enseigner avec un calibre sur la tempe

spéciale dédicace à mes camarades enseignants de l'Éducation Nationale
- it's a dirty job but someone has to do it -

 
 
 
 
 Imagine-toi un jour débarquer dans ton bahut de province, pour inculquer à tes écervelés d'élèves quelques notions de mathématiques, et soudain tu découvres un impressionnant remue-ménage. La place pullule de journalistes qui trépignent dans tous les sens: ils discutent avec leur mobile, font des grand gestes dans le vide, prennent vaguement des notes dans des carnets de luxe moleskine. Des photographes cristallisent le décor avec des appareils à objectifs démesurés dans une ambiance de déflagrations de déclencheurs, des caméramen tournent des plans extérieurs du collège. Comme l'agent Smith de Matrix, tous ces gens se déplacent beaucoup plus vite que les gens normaux - seraient-ils shootés aux amphés que ça ne t'étonnerais pas. Il y a aussi d'autres gens, bien habillés et maquillés, qui traînassent comme des figurants de cinéma en attendant - oui, justement qu'est-ce qu'ils attendent ?

Soudain un convoi de voitures de luxe rutilantes déboulent avec un vaste dispositif policier et Xavier Darcos - le super-prof-en-chef - jaillit de l'une d'elle. Les gens bien habillés, se précipitent alors vers lui, pour lui serrer la main, le saluer, poser à ses côtés, et tu identifies les officiels. Les journalistes eux se rassemblent en meute et fondent sur Xavier Darcos, qui a l'air de trouver cela parfaitement normal. "Que se passe-t-il ?" te dis-tu, "c'est quoi ce merdier ? "

Bien évidemment comme tu ne lis pas les notes internes du collège, tu dois t'informer auprès d'un collègue qui t'explique que le ministre de l'Éducation Nationale visite un certain nombre de collèges, à travers la France, pour faire passer sa réforme. "Avec l'annonce de la suppression de postes de profs et les manifs lycéennes, c'est pas encore gagné", te dis-tu en ricanant au fond de ta tête.

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N'empêche qu'il est vachement impressionnant, Xavier Darcos. Rien que son nom provoque d'emblée une envie de se mettre au garde-à-vous.

Dans ce sympathique bordel, tu aperçois la Principale qui se dirige vers toi; vous ne vous êtes jamais encaissés, et pourtant elle arrive toute souriante: "Roger, il faut absolument que tu nous dépannes, Maurice est malade, il devait assurer le cours devant Darcos. Je compte sur toi pour le remplacer, tu es le seul qui maîtrise suffisamment les TICE pour ne pas nous rendre ridicule." Tu bafouilles quelques objections de forme, tu évoques ton hostilité vis-à-vis du gouvernement, mais au fond, tu sais déjà que tu ne pourras pas refuser cet ordre, et ton caca se liquéfie dans tes intestins.

 

2066464036.2.jpg Dans ta salle de classe, pas de bol, ce sont justement les pires élèves, des espèces d'hominidés à peine évolués. À ta gauche il y a environ deux cents journalistes et officiels qui consultent leur palm-pilot, les photographes et les caméramen mitraillent tous azimuths, de longues perches avec des micros au bout te suivent dans tous tes déplacements. Au fond de la classe, Xavier Darcos, entouré des huiles du bahut et des responsables politiques locaux te font face, en croisant sévèrement les bras. Le ministre s'excuse poliment de te faire travailler dans ces "conditions difficiles". Tu voudrais tellement courir aux chiottes, pour évacuer cette affreuse diarrhée, qui n'existe que dans ta tête.

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Plus tard, en regardant les infos à la télé, tu te vois faire un cours en présence de Xavier Darcos, puis tu vois les manifs lycéennes; une journaliste évoque la réforme de l'Éducation Nationale et le mécontentement des lycéens. C'est assez bien fait, il y a même une histoire avec du sens. Tu as vaguement la sensation de t'être fait avoir, parce tu aurais préféré figurer dans la manif, mais tu es tout de même assez fier de ton quart d'heure de gloire. La prochaine fois, tu demanderas simplement un rôle dans l'opposition, en accord avec tes convictions (oui, parce tu as des convictions). Enfin surtout, tu te rends compte que la réalité est tout de même très ambivalente, et même carrément douteuse. Dans le fond tu te demandes même si ce reportage à un quelconque rapport avec la réalité.

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