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07/06/2013

Le pays pareil

Le soleil est éclatant aujourd'hui mais, curieusement, un voile gris persiste à ternir la couleur des êtres et des choses. L'homme est en vacances mais c'est exactement comme s'il ne l'était pas. Il est pourtant dans une ville étrangère, dans un pays étranger, mais tout demeure parfaitement familier et équivalent. Il marche dans une rue inconnue - elle est inconnue, parce qu'il ne l'a jamais parcouru, pas réellement du moins - mais elle ressemble à toutes les autres, notamment celles qu'il parcourt lorsque qu'il n'est pas en vacances. Il croise des gens qu'il n'a jamais vu et pourtant il lui semble les connaitre. Cette femme, par exemple, porte exactement la même blouse que sa voisine de palier. Elle converse avec une autre femme dans une langue qui lui échappe complètement, mais il est sûr que cet échange figure parmi les 80 élements de conversation courante.
Cela fait quelques heures qu'il marche dans cet espace homogène, ses jambes sont fatiguées et il décide de s'installer à une terrasse pour prendre un café, comme tout le monde en fait. Bizarrement on ne sert pas de café à cet endroit, mais plutôt des perrier-citrons. C'est un fait remarquable, c'est la première fois que ça lui arrive, ce doit être une sorte de bug, du coup il se sent vraiment en vacances et il se rejouit à la perspective de raconter cette aventure extraordinaire à ses relations, là où il vit, dans le pays pareil.
Installé à la terrasse, il observe les gens défiler devant lui et c'est exactement comme s'il regardait la télévision dans un fauteuil, chez lui. Même les cadrages sont identiques, il y a ce plan large, ce panoramique droite-gauche suivi d'un gros plan. Cet homme qui tourne la tête en découvrant ses dents, il l'a déjà vu. Il sait parfaitement qu'ensuite il réajustera son bob avec sa main droite, en tordant la bouche dans une sorte de ralenti félin qui exprimera toute son animalité. Sans doute quelques gouttes de salive s'échapperont de sa bouche et reflèteront l'éclat convenu du soleil. Il a du voir ça dans un film, une publicité ou un reportage.
Quelqu'un l'interpelle sur la gauche dans sa propre langue, c'est sa femme. C'est étrange, il était sûr d'être parti en vacances seul. Il souhaitait se changer les idées croit-il se souvenir. Probablement un autre bug.
Elle s'installe à sa table et commande un perrier-citron. À la regarder de plus près, il est soudain envahi d'un doute: cette femme ressemble certes à la sienne, mais quelques détails lui font penser qu'il pourrait y avoir confusion et méprise. Ce sont ses hautes pommettes qu'il ne reconnait pas vraiment. Évidemment il est possible qu'il ne soit lui-même pas à jour, qu'il n'ait pas intégré les dernières modifications du système. Elle engage la conversation n°24, celle où il est question de la chaleur excessive. Le timbre de cette voix est lui-aussi tout à fait inhabituel et il commence à douter sérieusement de cette personne. À ce moment-là il est persuadé qu'il va se réveiller et sortir de ce rêve, comme dans les films. Mais le temps passe et rien ne se produit.

Quelques instants plus tard, ils se dirigent vers la plage, parce que c'est le début d'après-midi et que c'est le moment. La plage est bondée, ce qui est bon signe. Ils s'installe entre la famille nombreuse - trois générations cumulées -, une joyeuse bande de prépubères qui jouent au ballon et un couple timide et amoureux qui se bécote. Ils se tartinent de crème et se couchent sur leur serviette grand format pour se dorer au soleil.

Ils pensent à Dieu, au principe ordonnateur, à la perspective. Ils se lovent dans l'harmonie, dans l'équanimité du grand nombre, ils se laissent caresser par l'onde du temps.

Ensuite c'est l'heure de prendre un rafraîchissement et donc ils cherchent des yeux le beau bronzé qui se balade toujours avec une glacière sur la plage. En réalité lui n'a pas vraiment soif mais bon c'est l'heure, alors faut bien. Quant à elle, on ne sait pas vraiment ce qui se passe dans sa tête. Le beau bronzé arrive effectivement sur la gauche et la femme lui lance un "egverci butne shouz grivultz !" Lui se retourne vers sa femme en se disant "mais qu'est qu'elle raconte ? c'est quoi cette langue ? c'est qui cette bonne femme ?" En dehors du fait qu'il ne soit peut-être pas à jour, cette femme ne lui revient pas du tout. C'est carrément pas la femme de lui, ça clairement non.

Plus tard ils vont se baigner et au moment où elle court vers les premières vagues, il lui semble soudain reconnaître son mollet droit, vu de trois-quart / arrière-gauche. Et c'est pas qu'il soit rassuré, mais quand même un peu, de retrouver sa chère et tendre, fut-elle exclusivement concentrée dans le mollet droit, vu de trois-quart / arrière-gauche. Et ils batifolent dans les vagues vagues, en créant des remous et de l'écume avec leurs membres joyeux. Leurs bouches sont ouvertes et leurs dents sentent le dentifrice. Rhaaaa les vacances, merde quand même.

Nous retrouvons nos héros dans une pizzéria à l'éclairage tamisé, sur le front de mer. Leurs yeux font l'amour pendant que leurs dents mastiquent des bouchées de pizza aux scampis. On entend des tintements de verres, des propos feutrés, enfin vous voyez le tableau quoi. Le serveur est un italien élevé en batterie, très correct, il a l'air très content que les gens soient contents. C'est important d'être content que les gens soient content, surtout dans ce métier. Pendant qu'ils dégustent leur pizza aux scampis, ils jettent furtivement des regards alentours - bien sûr après ils les récupèrent -, pour vérifier qu'ils sont en phase avec les autres acteurs.

Maintenant c'est la nuit, on peut s'en assurer parce qu'il fait sombre et que le luminaire dans le ciel est une lune en forme de croissant. Elle n'a en outre pas la même température de couleur que le soleil, sauf quand ils font des réglages. Ils se sont dévêtus et font des grosses cochonneries à même le sol, pendant qu'un téléviseur diffuse un très joli documentaire animalier, qu'ils regardent distraitement, entre deux bouts de jambon. Ça dure un certain temps. C'était vachement bien se confient-ils après coup, souriant et dégoulinant de stupre. Et ils s'endorment comme deux beaux bébés pas chiant du tout. Demain est un autre jour pareil.

02/05/2013

sacrée soirée

J'étais à une soirée hier et une chose très pénible s'est produite, les mots se sont mis à déserter mon esprit. Je me suis trouvé dans l'incapacité de formuler la moindre phrase, c'était affreusement gênant. J'ai essayé, à plusieurs reprises et avec plusieurs interlocuteurs, de développer une conversation, mais me suis retrouvé à chaque fois devant une sorte de vortex sémantique qui absorbait insidieusement mes propos. D'abord quelques mots, puis des pans entiers de phrases, bientôt c'était toute ma conversation qui se dissolvait dans ce néant. Les convives continuaient à essayer d'échanger avec moi, je balbutiais des propos décousus, avec forces grimaces pour essayer de compenser. Après quelques tentatives infructueuses, j'ai compris que je n'arriverai pas à échanger avec les invités et je me suis tu. Les gens m'ont oublié et je suis devenu une sorte de complément de mobilier. La soirée est arrivée à son terme, tout le monde est parti et je suis resté seul, avec les bouteilles vides et les cendriers pleins. Et là, j'ai soudain été submergé par une cataracte sémantique. Ça sortait de partout, de la bouche, des yeux, des oreilles, du cul, des flots et des flots de mots qui s'organisaient en phrases, certaines pas mal du tout. Il y a avait des histoires, des discours, des blagues. Et ça ricochait contre les murs, ça illuminait l'espace par zones successives, ça gagnait en volume, ça devenait délirant. Puis les propos se sont densifiés jusqu'à se matérialiser et il a fallu que je me déplace pour ne pas me faire écraser par cette montagne de parlotte. À un moment donné, je me suis retrouvé coincé entre un mur et une allocution étonnante sur les moeurs du scolopendre. C'était une étude passionnante, j'étais très en forme et de fait de plus en plus compressé contre le mur. J'aurai sans doute dû à un moment donné me retirer, mais j'étais littéralement sous le charme de ma propre rhétorique, et lorsque qu'une phrase un peu plus audacieuse a commencé à défoncer mon thorax, j'ai estimé que c'était, après tout, une fin envisageable, honorable, et je suis mort content de moi, en pleine forme.

16/10/2007

J'étais un autre

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“Si tu vois double, plie toi en deux”
Dan Brown



- Qu'est-ce que je vous sers ? demanda le docteur Kanter, en me dévisageant froidement derrière son bureau.
- Comment ça ? répondis-je.
- Qu'est-ce qui vous amène, monsieur ? ajouta-t-il avec un sourire ambivalent
- C'est ma bite ... j'ai un sorte de verrue ... dessus ...
- Hum ... humm ... oui, ok ... suivez moi !

À côté de son bureau, derrière un paravent, il y avait un lit d'auscultation et des instruments médicaux. Il m'invita à gravir le marche-pied.

- Montrez moi ça ?
- Comment ça ?

Il sourit.

- Oui, bien sûr ...

C’était tôt le matin, très tôt même. Je réflechissais et j'étais incapable de me souvenir de mon réveil. Étais-je vraiment réveillé ? Dehors la ville remuait à peine. Le docteur Kanter enfila un gant de latex ultra-fin , s'approcha de moi et se mit à m'ausculter la bite. Son visage était absolument impassible, la scène baignait dans un silence feutré. Entre son pouce et son majeur il jaugeait ma verrue, la pressait pour en évaluer la plasticité.

L'excroissance était d'une couleur inimaginable. Bleue. C'était une protubérance bleue qui ressemblait à un petit pruneau séché, et lorque qu'on le pressait, à une grosse myrtille bleue. Un bleu entre roi et électrique. Une couleur très très saturée, pas naturelle du tout.

- Je n'ai jamais rien vu de tel, marmonna-t-il pensivement
- Oui c'est bizarre, dis-je - et ça ne fait pas mal. Ma copine est allée voir son gynécologue, qui n’a rien détecté d’anormal …

Avec sa main gantée, le docteur Kanter retourna ma bite dans tout les sens. J’avais pris soin de prendre une douche pour ne pas l’incommoder, c’était déjà assez dégueulasse comme ça.

Il y eut soudain un léger bruissement du côté du bureau, un bruit difficile à associer à un objet concret. Un son qui avait quelque chose de délicat et de précieux, ciselé comme une petite percussion métallique.

Le docteur Kanter se releva nerveusement en fixant le vide. Il avait complètement oublié ma bite, il était inquiet.

Il se précipita dans le bureau. Je restais en plan sur le marche-pied, la bite à l’air, le pantalon baissé et la chemise relevée sur le ventre. En tournant la tête, je pus voir le docteur, immobile dans son bureau, qui essayait de déterminer l'origine du bruit. Il se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit et plongea la tête au travers. Cinq étages plus bas, dans une faible rumeur, une population clairsemée circulait sur le trottoir. Il referma la fenêtre et se remit à fixer le vide.

Il cherchait quelque chose à l’intérieur de lui-même.

Il se tourna et se dirigea vers sa table de travail, la parcouru un moment des yeux. Ouvrit puis ferma deux tiroirs. Puis se replia à nouveau à l’intérieur de lui-même. Il se dirigea vers le centre du bureau et se mit à scruter méthodiquement l’environnement. Il s’arrêta sur une armoire métallique, en tôle grise. C’était le meuble où il rangeait les dossiers de ses patients. Il l’avait ouvert quelque temps auparavant, pour en extraire mon dossier.

- Ai-je bien refermé le tiroir ? formula-t-il évasivement.

Il conclut par l’affirmative en hochant trois fois la tête, le regard vide. Puis il revint vers ma bite, la tourna une fois de chaque côté avec un curieux sourire. Il se redressa, transfiguré. Un miracle venait de se produire dans son bureau.

- Vous avez entendu ? gloussa-t-il avec l’enthousiasme d’un enfant.
- Oui, répondis-je béatement, c’était comme une présence …

Il resta un instant avec son sourire figé devant moi.

- Mais pour mon sexe alors ? demandai-je.
- Oui, c'est très curieux, répondit-il recouvrant sa distance professionelle, il faut faire des examens très rapidemment. Je vais vous préparer une ordonnance.
- Mais c'est grave ?
- Je ne peux rien dire monsieur. Je n'ai jamais croisé un truc pareil ... c'est arrivé comment ?
- Je ne sais pas. Je n'ai rien senti venir. Hier matin je me suis réveillé avec cette chose à cet endroit.
- C'est arrivé subitement ?
- Exactement.

Il demeura pensif un instant, avant de rédiger l'ordonnance.

- Voilà monsieur, vous allez faire ces examens le plus rapidemment possible. Lorsque nous aurons les résultats, nous aviserons. Permettez que je fasse une photo ? C'est pour ma collection personnelle.



*

* *



“Substance inconnue, structure chimique et atomique indéfinissable.” C'est la mention que portait le relevé d'analyse de ma verrue. Le docteur Kanter fronça les sourcils.

- Comment vous sentez-vous ? demanda t-il.

- Ça va très bien, répondis-je, sauf que je commence à m'inquiéter pour la verrue.
- Les résultats n'ont rien donné. Nous devons employer des technologies plus élaborées. Je dois également en référer à l'Organisation Mondiale de la Santé. Cette verrue est d'une nature inconnue, il n'y a aucun cas similaire, je ne sais pas comment la traiter.
- Mais que dois-je faire ?
- Ne faites rien pour le moment. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Laissez moi vos coordonnées, je vous contacterais le plus rapidemment possible.
- Puis-je continuer à avoir des relations sexuelles ?
- Non, il vaut mieux éviter. Si vous avez vraiment besoin, vous pouvez vous masturber.

Trois jours plus tard, j'étais à l'hôpital. Je me sentais plutôt bien, bien que de plus en plus soucieux. Je subis toutes sortes d'examens sans le moindre résultat. La verrue était là, et le mystère demeurait entier.

Au bout de trois mois, le corps médical m'autorisa à quitter l'hôpital. Mon état de santé n'était pas préoccupant, je devais juste leur signaler l'éventuelle évolution de la verrue.




*

* *



Évidemment ça n'a pas tenu longtemps avec Sylvie. Sans relations sexuelles, aucune chance. De toutes façons, nos ébats se rapprochaient sensiblement d'un insupportable calvaire. S'il n'y avait pas eu cette histoire de verrue bleue, nous l'aurions probablement inventé. Bref, je redevenais célibataire et je sentais que c'était pour un bon moment. C'est un drôle de truc le couple. À la fois chouette et insupportable, puis simplement atroce. Il me semblait évident que le genre féminin était une catégorie à éviter. Il y avait comme une sorte de primale arnaque dans cette sempiternelle histoire d'amour. En tous cas, on ne m'y reprendrait plus.

Du coup, j'ai commencé à me masturber de plus en plus fréquemment. La plupart du temps, avec internet (en voilà une compagne idéale tiens), mais aussi avec des romans de Houellebecq.

Ce jour-là, je m'astiquais le jonc devant des photos de ma famille. Je m'étais souvenu que ma cousine Leïla avait une très belle paire de seins, une paire volumineuse, dorée à l'or fin. En me pénétrant de la photo je me suis raidi, et ai balancé un glaviot de foutre dans le paquet de photos. Une petite tâche de gélatine bleue. Exactement le même bleu que la verrue. Un beau bleu visqueux, profond, qui absorbait admirablement la lumière. C'était vraiment très beau et je me suis immédiatement senti bien, allégé, en phase ...

Ma verrue bleue avait de fait disparu. Complètement. Elle s'était transformée en cet amas de sperme bleu. Et ce petit monticule de sperme était animée d'un très léger mouvement ondulatoire. Il semblait quasiment vivant.

Sous la tâche de sperme bleu, il y avait moi, enfin une vieille photo de moi. J'avais près de dix ans, je posais dans le Parc de la Montagne des Singes, à Kintzheim, dans les Vosges. La journée était ensoleillée (c'était peut-être l'été), je tenais d'une main ma soeur et de l'autre ma nounou. J'étais habillé comme un petit adulte, avec un petit veston croisé, renforcé aux coudes. Je souriais gauchement en plissant le visage, à cause du soleil dans les yeux. J'ai placé la photo et le sperme bleu sous une cloche de verre, pour que rien ne s'échappe. Il y avait autre chose aussi: au point de contact entre le sperme et la photo, se produisait une réaction chimique, une sorte d'émulsion. Je n'en étais pas sûr, mais je croyais également apercevoir un fluet gaz verdâtre juste au dessus de la tâche.



*

* *



Quinze jours après il était né. Un bébé mâle avec des oreilles bleues. Je m'en suis immédiatement occupé comme s'il avait appartenu à mon propre organisme. Mais à vrai dire il faisait vraiment partie de mon organisme. Ce n'était pas très compliqué. C'est un savoir qui est venu quasi naturellement, je n'avais aucun effort particulier à fournir. Par ailleurs j'avais déjà eu un animal domestique quand j'étais petit.

En gros ça a été bouffer-chier pendant une quinzaine de jours. Puis il s'est mis à parler. C'est là que je me suis rendu compte que j'avais affaire à un être humain. Il parlait même déjà bien pour son âge. Du coup il me fallait lui trouver un nom. Je l'ai appellé Guillaume, parce qu'il me rappelait un autre type qui s'appelait Guillaume. Et la vie est devenue soudain beaucoup plus sympa en la compagnie de Guillaume.

Quinze jours après il mesurait la moitié de ma taille et me ressemblait énormément, à un tel point que je le percevais exactement comme un petit double. Intellectuellement, ce n'était pas pareil, il était nettement plus intelligent que moi. Donc je n'étais plus seul et je me sentais responsable de Guillaume, en quelque sorte il fallait entièrement se réorganiser.

Guillaume s'est occupé des choses concrètes. Il a commencé à s'intéresser à la bourse par internet, trois jours après nous étions millionnaires. Du coup je me suis détendu et je me suis mis à lire des romans d'aventures. Guillaume était très doué pour la vie active, presqu'autant que moi pour la vie passive. Nous formions un tandem vraiment harmonieux (idéal?).



*

* *



Quinze jours plus tard, Guillaume avait atteint ma taille. Excepté les oreilles bleues, physiquement, c'était une parfaite réplique de moi-même. Il a commencé à me remplacer pour des petites choses. Par exemple il s'occupait de ma famille ou de mes amis. Au début juste un peu, pour dépanner, mais il prit très rapidemment toutes sortes d'initiatives. Il était tant à l'aise dans ses nouvelles fonctions, qu'il les occupait de plus en plus quasi-naturellement. Et non seulement il était à l'aise, mais en plus il en tirait une énorme satisfaction. C'est ce dernier point qui m'a convaincu de lui lâcher complètement la bride. Quelque part, Guillaume méritait plus de vivre ma vie que moi-même. Il était si plein d'enthousiasme pour mon existence, alors que moi-même, dans les meilleurs moments, je la trouvais encore très chiante. Je préfèrais de loin me plonger dans les romans, et avoir une vie distanciée par rapport aux évènements.

Pour moi, la vie sexuelle, c'était terminée. La sienne, par contre, était trépidante. Guillaume était une véritable bête de sexe, à changer de partenaires tous les soirs. Un jour il me demanda même de le remplacer, parce qu'il avait un problème de planning. Mais il était hors de question que je me tape ces conneries. Non merci, j'étais en train de lire Knut Hamsun, fallait pas me faire chier avec des histoires de cul.

Tout de même, sourdement, je commençais à flipper. Et si le truc m'échappait ? Et si Guillaume finissait par prendre complètement ma place ? Je sais, c'est impossible, il y aurait toujours eu les oreilles pour nous différencier, mais une telle pensée ne pouvait pas manquer de se présenter régulièrement à mon esprit.



*

* *



Évidemment il y a des choses qui m'échappent. J'avais cependant bien remarqué un changement dans son attitude à mon égard. Il paraissait traversé par le doute, ou l'appréhension, il me jetait des regards furtifs. C'était évident, il se méfiait de moi. Néanmoins, ça ne me paraissait pas suffisemment important pour que je m'en préoccupe.

À vrai dire, j'avais de la peine pour lui. Je voyais bien qu'il se rongeait de l'intérieur, je sentais qu'il avait besoin de me rencontrer, de me parler. Mais c'était devenu impossible, j'étais parvenu beaucoup trop loin pour lui, et il le savait.

La situation empirait de jour en jour. Son visage était constamment contracté, ses yeux étaient inquiets et fuyants, il commençait des phrases sans jamais les finir. Nos échanges étaient comme avortés, ils ne débouchaient sur rien, une sorte de bavardage creux, destiné au néant.

Et puis il a commencé à s'enfermer dans une chambre qui est devenue sa chambre. À ce moment-là, je ne le voyais quasiment plus.



*

* *



Ce que je craignais tant était en fait une réalité depuis déjà longtemps. Guillaume avait bel et bien pris ma place. Mieux, je la lui avais offerte, et sur un plateau encore. Fondamentalement ça ne me gênait pas autant que ça, au contraire, que pouvais-je envisager comme meilleure perspective ? Néanmoins quelque chose me rendait nerveux. Guillaume était pour ainsi dire mon fils, mais il était également moi-même, et en quelque sorte, sous l'aspect de la prise en charge sociale, il était aussi mon père. Si ça se trouve, il était même encore ma mère ! Et moi là-dedans ?

Qui étais-je ? Je ne pouvais plus vraiment répondre à cette question. Lorsque j'en pris conscience, je sus que le moment de mourir était venu pour moi. Il fallait que je meurs, ma présence n'avait plus aucune justification. Guillaume serait là, à ma place, et tout serait parfait. Mais je ne pouvais pas envisager une fin de contrat anticipée. Sans pouvoir me l'expliquer, je considérais cela comme immoral. C'était Guillaume qui devait me supprimer, il n'y avait simplement pas d'autre alternative.



*

* *



Les choses ne semblaient pas avoir fondamentalement changé. Sa période de réclusion était apparemment terminée, mais je le sentais toujours mal à l'aise et notre cohabitation devenait pénible. Même immobile, même silencieuse, sa présence avait quelque chose d'irritant. Toujours affalé sur un canapé ou dans son lit, le nez plongé dans un bouquin. Et il s'endormait. Une heure, deux heures. Et il se réveillait avec son air ahuri, pour se replonger dans son livre. C'était devenu sa seule et unique activité. Nous n'avions plus aucune relation d'aucun ordre, même la politesse était devenue superflue. En fait c'était comme s'il n'avait pas vraiment été là, ou l'inverse d'ailleurs.

“Un de nous est de trop. Et c'est forcément lui.” Revisitant ma genèse familiale, cette considération m'est apparue comme une évidence, c'était soudain devenu atrocement logique. Depuis ma naissance, je n'avais cessé de l'absorber, physiquement et psychiquement. Maintenant il était totalement vidé de lui-même, il était une simple forme vide, mise en branle par le souvenir qu'il avait de lui-même. Pour dire les choses autrement, j'étais devenu lui, et lui n'était plus rien.



*

* *



C'était un vendredi je crois. Il était installé dans un fauteuil de velour gris, revêtu d'une chemise de nuit marocaine bleue pâle. Dans ses mains, il tenait le premier tome de Don Quichotte et je pouvais en saisir la substance rien qu'en observant son visage. Ses yeux parcouraient fébrilement les lignes, les paragraphes, les pages. Je me suis approché de lui.
Il était devant moi, totalement plongé dans le texte. Je l'ai observé quelques instants. Il a relevé la tête vers moi d'un air distrait Je lui ai souri, il m'a souri. Je lui ai enfoncé un couteau dans le coeur.
Tout a été très simple. Il n'y eut pas un cri. Il s'est un peu raidi, a mis la main sur son coeur, m'a intensément regardé, avec reconnaissance m'a-il semblé. Puis il a fermé les yeux.




Octobre 2007

05/08/2007

Je t'aime bien Éric

- Et alors, tu vois, il se tenait là devant moi , comme une espèce de ... de j'sais pas quoi ... enfin un truc complètement inerte, et puis je lui ai dit: « bon tu sais je t'aime bien Eric, mais ça n'est pas possible ... tu n'es pas du tout mon genre » enfin le mec, hallucinant, j'te dis ... je le connaissais même pas ! hallucinant, j'me souviens, j'lui ai dit : « bon Eric, je vais te dire un truc ... enfin t'as quel âge 50, 55 ? bon 45, c'est pareil, c'est pas le problème ... mais enfin regarde toi, excuse-moi, je vais être dure là, mais faut absolument que t'arrêtes la fumette ou j'sais pas ce que tu gobes mais ... enfin, t'es comme une sorte d'adolescent attardé, tu vois ? Moi, tu vois j'suis jeune, enfin par rapport à toi ... ça me fait bizarre de te donner des conseils, je me sens un peu con ... mais je t'assure que tu ressembles à rien ». J'ai du lui dire un truc comme ça, et il est resté devant moi sans réagir ... j'sais même pas s'il comprenait ce que je disais, et il avait toujours ce sourire de benêt ... et quand je suis partie, il a commencé à me suivre et ... enfin, je lui ai dit d'arrêter et de s'en aller ailleurs ... y disait rien, il avait l'air complètement largué ... mais il continuait à me suivre ... j'ai été obligée de prendre un taxi pour m'en défaire ... enfin, tu vois quoi, le gars vraiment lourd, vraiment collant .... non mais attends, attends la meilleure ... deux jours après, tu sais pas quoi ? Je sors de chez moi, il était devant mon immeuble, il m'attendait exactement dans le même état ... totalement largué ... alors là, j'ai pété un plomb et j'ai commencé à l'engueuler ... au départ un petit peu, puis plus ... après c'était carrément hystérique ... j'crois même que j'l'ai poussé ... le pire c'est qu'il disait toujours rien, mais rien de rien ... il me regardait juste avec son air de demeuré ... et ça m'énervait, je me souviens, j'lui ai dis: « mais arrête de me regarder comme un débile et dis quelque chose bordel ! DIS QUELQUE CHOSE ! » ... et lui ... lui ... il faisait que me regarder et sourire ... et ... et ... et alors ... attends, excuse-moi, ça va passer ... c'est juste qu'il m'énerve tellement ... t'as pas un mouchoir, non ? Attends, excuse-moi, il faut que je me reprenne ... je vais me reprendre ... oh, mon dieu, c'est l'horreur ... faut que j'te dise ... ce con ... oh, mon dieu ... mais pou ... excuse-moi ... j'comprends plus ... attends ... oh, j'comprends plus rien ... merde ... non, attends ... attends, je vais me calmer ... je ... attends ... attends ... ça va ... ça va ... oui, ça va mieux ... reste s'il te plaît ... reste ... je t'en prie ... reste ... s'il te plait ... ça va mieux ... oui, ça va mieux ... oui, j'me calme, t'inquiètes pas ... non, c'est normal ... ouioui ... oh, non ... merci ... ok ... ok ... d'accord, ok ... attends ... juste deux secondes ... attends ................ deux secondes .................................... ah,oui ....................................................................................................................................... oui ..................................oh, ça fait du bien ........................................................................................ ouf ...................................... excuse-moi, merci ... oh, dis-donc, faut que je fasse gaffe ... oui, je sais ... non ... mais tu vas voir, c'est hallucinant ... donc, Eric ... Eric ... ah, non c'est pas vrai ... ah, non ... attends ... s'il te plait, attends ............................. t'inquiétes pas, ça va passer, s'il te plait Isa, s'il te plait ....................................................................................voilà, en fait je comprends pas ... Eric ... avec son sourire débile ... son sourire ... ah, non ... merde ... Eric ... j'savais plus quoi faire ... je l'ai laissé, je suis partie ... mais il me suivait toujours ... juste derrière moi .... toujours sans rien dire ... je me suis dit bon, s'il est encore là dans un quart d'heure je vais voir un flic, enfin c'est pas possible ça, y'a quand même des limites .... et alors j'ai marché ... enfin on a marché, mais séparément ... l'un derrière l'autre, genre à un mètre ... je sais pas combien de temps, une heure ou deux ....................................... et puis après bizarrement je me suis calmée, et puis je l'ai presque oublié ........................ enfin, il ne me gênait plus ..... malgré son sourire niais ........ malgré son silence ....... malgré sa touche de débile ........... enfin malgré tout .................................. et donc hier, on s'est mariés ....................... tu reprends quelque chose ?

11:15 Publié dans nouvelles & assimilés | Lien permanent

03/08/2007

Musica

Porter, monter, empiler, scotcher, accrocher, préparer le café, balayer, dépoussiérer, dévisser, ranger, dérouler, démonter, dépiler, pisser, discuter, rigoler, souffler, lutter contre la matière.

Régisseur pour Musica, c’est un emploi fatiguant
En sept jours je me suis musclé pour l’année

C’était sur un cour de tennis intérieur
Avec de la moquette verte au sol

Nous étions une équipe soudée, notamment par la beuh. Il y avait Nico, le tatoué lorrain, un gros bavard qui se roulait des buzz de locale toutes les heures, et travaillait à vingt mètres de hauteur, totalement déchiré. Il y avait Charles le blédard, un vieil intermittent syndiqué et particulièrement tire-au-flanc, Léa la jeune électricienne sexy et Régis, un type laconique genre adjuvant. J’oubliais Loïc, le fou chantant de Toulouse, qui le deuxième jour est revenu avec deux tendinites, dont l’une le faisait boîter et l’autre lui interdisait l’usage du bras droit. À la fin de cette journée, une troisième tendinite localisée sur le poignet gauche lui tombait dramatiquement dessus.
Et puis il y avait l’équipe des Allo Jobs, 5 magréhbins sous-payés, employés à tout faire, sans rechigner.
Cinq intermittents du spectacle, cinq intérimaires, deux salaires différents pour le même boulot;
le monde est injuste, mais on n’est pas là pour refaire le monde.
On est là pour préparer une unique représentation de l’Ange de l’Histoire.

Le public était placé en vis à vis sur la moquette
Deux orchestres les encadraient, à gauche et à droite

Les deux orchestres philarmoniques exécutaient une pièce tragique de Vinko Globokar: l’Ange de l’Histoire inspirée par une thèse sur l’histoire de Walter Benjamin

Un mur grillagé s’élevait entre les deux portions de public

10:00 Publié dans nouvelles & assimilés | Lien permanent