18.01.2008

Cinq minutes de présence en cet endroit

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Bonjour, bonsoir,


http://wrath.typepad.com/sans_soiree/2008/01/cinq-minutes-de.html

À cette adresse, vous pouvez lire ma dernière nouvelle, ainsi que des commentaires avisés.

16.10.2007

J'étais un autre

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“Si tu vois double, plie toi en deux”
Dan Brown



- Qu'est-ce que je vous sers ? demanda le docteur Kanter, en me dévisageant froidement derrière son bureau.
- Comment ça ? répondis-je.
- Qu'est-ce qui vous amène, monsieur ? ajouta-t-il avec un sourire ambivalent
- C'est ma bite ... j'ai un sorte de verrue ... dessus ...
- Hum ... humm ... oui, ok ... suivez moi !

À côté de son bureau, derrière un paravent, il y avait un lit d'auscultation et des instruments médicaux. Il m'invita à gravir le marche-pied.

- Montrez moi ça ?
- Comment ça ?

Il sourit.

- Oui, bien sûr ...

C’était tôt le matin, très tôt même. Je réflechissais et j'étais incapable de me souvenir de mon réveil. Étais-je vraiment réveillé ? Dehors la ville remuait à peine. Le docteur Kanter enfila un gant de latex ultra-fin , s'approcha de moi et se mit à m'ausculter la bite. Son visage était absolument impassible, la scène baignait dans un silence feutré. Entre son pouce et son majeur il jaugeait ma verrue, la pressait pour en évaluer la plasticité.

L'excroissance était d'une couleur inimaginable. Bleue. C'était une protubérance bleue qui ressemblait à un petit pruneau séché, et lorque qu'on le pressait, à une grosse myrtille bleue. Un bleu entre roi et électrique. Une couleur très très saturée, pas naturelle du tout.

- Je n'ai jamais vu rien de tel, marmonna-t-il pensivement
- Oui c'est bizarre, dis-je - et ça ne fait pas mal. Ma copine est allée voir son gynécologue, qui n’a rien détecté d’anormal …

Avec sa main gantée, le docteur Kanter retourna ma bite dans tout les sens. J’avais pris soin de prendre une douche pour ne pas l’incommoder, c’était déjà assez dégueulasse comme ça.

Il y eut soudain un léger bruissement du côté du bureau, un bruit difficile à associer à un objet concret. Un son qui avait quelque chose de délicat et de précieux, ciselé comme une petite percussion métallique.

Le docteur Kanter se releva nerveusement en fixant le vide. Il avait complètement oublié ma bite, il était inquiet.

Il se précipita dans le bureau. Je restais en plan sur le marche-pied, la bite à l’air, le pantalon baissé et la chemise relevée sur le ventre. En tournant la tête, je pus voir le docteur, immobile dans son bureau, qui essayait de saisir l'origine du bruit. Il se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit et plongea la tête au travers. Cinq étages plus bas, dans une faible rumeur, une population clairsemée circulait sur le trottoir. Il referma la fenêtre et se remit à fixer le vide.

Il cherchait quelque chose à l’intérieur de lui-même.

Il se tourna et se dirigea vers sa table de travail, la parcouru un moment des yeux. Ouvrit puis ferma deux tiroirs. Puis se replia à nouveau à l’intérieur de lui-même. Il se dirigea vers le centre du bureau et se mit à scruter méthodiquement l’environnement. Il s’arrêta sur une armoire métallique, en tôle grise. C’était le meuble où il rangeait les dossiers de ses patients. Il l’avait ouvert quelque temps auparavant, pour en extraire mon dossier.

- Ai-je bien refermé le tiroir ? formula-t-il évasivement.

Il conclut par l’affirmative en hochant trois fois la tête, le regard vide. Puis il revint vers ma bite, la tourna une fois de chaque côté avec un curieux sourire. Il se redressa, transfiguré. Un miracle venait de se produire dans son bureau.

- Vous avez entendu ? gloussa-t-il avec l’enthousiasme d’un enfant.
- Oui, répondis-je béatement, c’était comme une présence …

Il resta un instant avec son sourire figé devant moi.

- Mais pour mon sexe alors ? demandai-je.
- Oui, c'est très curieux, répondit-il recouvrant sa distance professionelle, il faut faire des examens très rapidemment. Je vais vous préparer une ordonnance.
- Mais c'est grave ?
- Je ne peux rien dire monsieur. Je n'ai jamais croisé un truc pareil ... c'est arrivé comment ?
- Je ne sais pas. Je n'ai rien senti venir. Hier matin je me suis réveillé avec cette chose à cet endroit.
- C'est arrivé subitement ?
- Exactement.

Il demeura pensif un instant, avant de rédiger l'ordonnance.

- Voilà monsieur, vous allez faire ces examens le plus rapidemment possible. Lorsque nous aurons les résultats, nous aviserons. Permettez que je fasse une photo ? C'est pour ma collection personnelle.



*

* *



“Substance inconnue, structure chimique et atomique indéfinissable.” C'est la mention que portait le relevé d'analyse de ma verrue. Le docteur Kanter fronça les sourcils.

- Comment vous sentez-vous ? demanda t-il.

- Ça va très bien, répondis-je, sauf que je commence à m'inquiéter pour la verrue.
- Les résultats n'ont rien donné. Nous devons employer des technologies plus élaborées. Je dois également en référer à l'Organisation Mondiale de la Santé. Cette verrue est d'une nature non identifiée, il n'y a aucun cas similaire, je ne sais pas comment la traiter.
- Mais que dois-je faire ?
- Ne faites rien pour le moment. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Laissez moi vos coordonnées, je vous contacterais le plus rapidemment possible.
- Puis-je continuer à avoir des relations sexuelles ?
- Non, il vaut mieux éviter. Si vous avez vraiment besoin, vous pouvez vous masturber.

Trois jours plus tard, j'étais à l'hôpital. Je me sentais plutôt bien, bien que de plus en plus soucieux. Je subis toutes sortes d'examens sans le moindre résultat. La verrue était là, et le mystère demeurait entier.

Au bout de trois mois, le corps médical m'autorisa à quitter l'hôpital. Mon état de santé n'était pas préoccupant, je devais juste leur signaler une éventuelle évolution de la verrue.




*

* *



Évidemment ça n'a pas tenu longtemps avec Sylvie. Sans relations sexuelles, aucune chance. De toutes façons, nos ébats se rapprochaient sensiblement d'un insupportable calvaire. S'il n'y avait pas eu cette histoire de verrue bleue, nous l'aurions probablement inventé. Bref, je redevenais célibataire et je sentais que c'était pour un bon moment. C'est un drôle de truc le couple. À la fois chouette et insupportable, puis simplement atroce. Il me semblait évident que le genre féminin était une catégorie à éviter. Il y avait comme une sorte de primale arnaque dans cette sempiternelle histoire d'amour. En tous cas, on ne m'y reprendrait plus.

Du coup, j'ai commencé à me masturber de plus en plus fréquemment. La plupart du temps, avec internet (en voilà une compagne idéale tiens), mais aussi avec des romans de Houellebecq.

Ce jour-là, je m'astiquais le jonc devant des photos de ma famille. Je m'étais souvenu que ma cousine Leila avait une très belle paire de seins, une paire volumineuse, dorée à l'or fin. En me pénétrant de la photo je me suis raidi, et ai balancé un glaviot de foutre dans le paquet de photos. Une petite tâche de gélatine bleue. Exactement le même bleu que la verrue. Un beau bleu visqueux, profond, qui absorbait admirablement la lumière. C'était vraiment trop cool. Je me suis immédiatement senti bien, allégé, en phase ...

Ma verrue bleue avait en fait disparu. Complètement. Elle s'était transformé en ce jet de sperme bleu. Et ce petit monticule de sperme était animée d'un très léger mouvement ondulatoire. Il semblait quasiment vivant.

Sous la tâche de sperme bleu, il y avait moi, enfin une vieille photo de moi. J'avais près de dix ans, je posais dans le Parc de la Montagne des Singes, vers le val de Villé, dans les Vosges. La journée était ensoleillée (c'était peut-être l'été), je tenais d'une main ma soeur et de l'autre ma nounou. J'étais habillé comme un petit adulte, avec un petit veston croisé, renforcé aux coudes. Je souriais gauchement en plissant le visage, à cause du soleil dans les yeux. J'ai placé la photo et le sperme bleu sous une cloche de verre, pour que rien ne s'échappe. Il y avait autre chose aussi: au point de contact entre le sperme et la photo, se produisait une réaction chimique. Je n'en étais pas sûr, mais je croyais également apercevoir un fluet gaz verdâtre juste au dessus de la tâche.



*

* *



Quinze jours après il était né. Un bébé mâle avec des oreilles bleues. Je m'en suis immédiatement occupé comme s'il avait appartenu à mon propre organisme. Mais à vrai dire il faisait vraiment partie de mon organisme. Ce n'était pas très compliqué. C'est un savoir qui est venu quasi naturellement, je n'avais aucun effort particulier à fournir. Par ailleurs j'avais déjà eu un animal domestique quand j'étais petit.

En gros ça a été bouffer-chier pendant une quinzaine de jours. Puis il s'est mis à parler. C'est là que je me suis rendu compte que j'avais affaire à un être humain. Il parlait même déjà bien pour son âge. Du coup il me fallait lui trouver un nom. Je l'ai appellé Guillaume, parce qu'il me rappelait un autre type qui s'appelait Guillaume. Et la vie est devenue soudain beaucoup plus sympa en la compagnie de Guillaume.

Quinze jours après il mesurait la moitié de ma taille et me ressemblait énormément, à un tel point que je le percevais exactement comme un petit double. Intellectuellement, quand même, ce n'était pas pareil, il était nettement plus intelligent que moi. Je n'étais plus seul, j'avais une responsabilité, en quelque sorte il fallait entièrement se réorganiser.

Guillaume s'est occupé des choses concrètes, Il a commencé à s'intéresser à la bourse par internet. Trois jours après nous étions millionnaires. Du coup je me suis détendu et je me suis mis à lire des romans d'aventures. Guillaume était très doué pour la vie active, presqu'autant que moi pour la vie passive. Nous formions un tandem vraiment harmonieux (idéal?).



*

* *



Quinze jours plus tard, Guillaume avait atteint ma taille. Excepté les oreilles bleues, physiquement, c'était une réplique parfaite de moi-même. Il a commencé à me remplacer pour des petites choses. Par exemple il s'occupait de ma famille ou de mes amis. Au début juste un peu, pour dépanner, mais rapidemment beaucoup plus. Il était tant à l'aise dans ses nouvelles fonctions, qu'il les a occupé de plus en plus. Et non seulement il était à l'aise, mais en plus il en tirait une énorme satisfaction. C'est ce dernier point qui m'a convaincu de lui lâcher complètement la bride. Quelque part, Guillaume méritait plus de vivre ma vie que moi-même. Il était si plein d'enthousiasme pour mon existence, alors que moi-même, dans les meilleurs moments, je la trouvais encore très chiante. Je préfèrais de loin me plonger dans les romans, et avoir une vie distanciée par rapport aux évènements.

Pour moi, la vie sexuelle, c'était terminée. La sienne, par contre, était trépidante. Guillaume était une véritable bête de sexe, à changer de partenaires tous les soirs. Un jour il me demanda même de le remplacer, parce qu'il avait un problème de planning. Mais il était hors de question que je me tape ces conneries. Non merci, j'étais en train de lire Knut Hamsun, fallait pas me faire chier avec des histoires de cul.

Tout de même, sourdement, je commençais à flipper. Et si le truc m'échappait ? Et si Guillaume finissait par prendre complètement ma place ? Je sais, c'est impossible, il y aurait toujours eu les oreilles pour nous différencier, mais une telle pensée ne pouvait pas manquer de se présenter régulièrement à mon esprit.



*

* *



Évidemment il y a des choses qui m'échappent. J'avais cependant bien remarqué un changement dans son attitude à mon égard. Il paraissait traversé par le doute, ou l'appréhension, il me jetait des regards furtifs. C'était évident, il se méfiait de moi. Néanmoins, ça ne me paraissait pas suffisemment important pour que je m'en préoccupe.

À vrai dire, j'avais de la peine pour lui. Je voyais bien qu'il se rongeait de l'intérieur, je sentais qu'il avait besoin de me rencontrer, de me parler. Mais c'était devenu impossible, j'étais situé beaucoup trop loin, et il le savait.

La situation empirait de jour en jour. Son visage était constamment contracté, ses yeux étaient inquiets et fuyants, il commençait des phrases sans jamais arriver à les finir. Nos échanges étaient comme avortés, ils ne débouchaient sur rien, une sorte de bavardage creux, destiné au néant.

Et puis il a commencé à s'enfermer dans une chambre qui est devenue sa chambre. À ce moment-là, je ne le voyais quasiment plus.



*

* *



Ce que je craignais tant était en fait une réalité depuis déjà longtemps. Guillaume avait bel et bien pris ma place. Mieux, je la lui avais offert, et sur un plateau encore. Fondamentalement ça ne me gênait pas autant que ça, au contraire, que pouvais-je envisager comme meilleure perspective ? Néanmoins quelque chose me rendait nerveux. Guillaume était pour ainsi dire mon fils, mais il était également moi-même, et en quelque sorte, sous l'aspect de la prise en charge sociale, il était aussi mon père. Si ça se trouve, il était même encore ma mère ! Et moi là-dedans ?

Qui étais-je ? Je ne pouvais plus vraiment répondre à cette question. Lorsque j'en pris conscience, je sus que le moment de mourir était venu pour moi. Il fallait que je meurs, ma présence n'avait plus aucune justification. Guillaume serait là, à ma place, et tout serait parfait. Mais je ne pouvais pas envisager une fin de contrat anticipée. Sans pouvoir me l'expliquer, je considérais cela comme immoral. C'était Guillaume qui devait me supprimer, il n'y avait simplement pas d'autre alternative.



*

* *



Les choses ne semblaient pas avoir fondamentalement changé. Sa période de réclusion était apparemment terminée, mais je le sentais toujours mal à l'aise et notre cohabitation devenait pénible. Même immobile, même silencieuse, sa présence avait quelque chose d'irritant. Toujours affalé sur un canapé ou dans son lit, le nez plongé dans un bouquin. Et il s'endormait. Une heure, deux heures. Et il se réveillait avec son air innofensif, pour se replonger dans son livre. C'était devenu sa seule et unique activité. Nous n'avions plus aucune relation, même la politesse était devenue superflue. En fait c'était comme s'il n'avait pas vraiment été là, ou l'inverse d'ailleurs.

“Un de nous est de trop. Et c'est forcément lui.” Revisitant ma genèse familiale, cette considération m'est apparue comme une évidence, c'était soudain devenu atrocement logique. Depuis ma naissance, je n'avais cessé de l'absorber, physiquement et psychiquement. Maintenant il était totalement vidé de lui-même, il était une simple forme vide, mise en branle par le souvenir qu'il avait de lui-même. Pour dire les choses autrement, j'étais devenu lui, et lui n'était plus rien.



*

* *



C'était un vendredi je crois. Il était installé dans un fauteuil de velour gris, revêtu d'une chemise de nuit marocaine bleue pâle. Dans ses mains, il tenait le premier tome de Don Quichotte et je pouvais en saisir la substance rien qu'en observant son visage. Ses yeux parcouraient fébrilement les lignes, les paragraphes, les pages. Je me suis approché de lui.
Il était devant moi, totalement plongé dans le texte. Je l'ai observé quelques instants. Il a relevé la tête vers moi d'un air distrait Je lui ai souri, il m'a souri. Je lui ai enfoncé un couteau dans le coeur.
Tout a été très simple. Il n'y eut pas un cri. Il s'est un peu raidi, a mis la main sur son coeur, m'a intensément regardé. Puis a fermé les yeux.




Octobre 2007

23.09.2007

Elle est pas belle la vie ?

Lorsque nous sommes descendus sur le boulevard de Lyon, il était aux environs de dix heures. Il ne faisait pas encore trop chaud, le soleil n’était levé que depuis quatre heures et comme il y avait peu de circulation, l’air était tout à fait respirable. Il était presque sympa ce boulevard strasbourgeois, sur lequel nous vivions depuis déjà deux ans.
Ma femme, ma fille, et moi, étions en route pour faire le marché qui était à quelques rues de chez nous. Je poussais la poussette de ma fille ; elle était tout émoustillée devant le spectacle du monde et babillait sans discontinuer. Moi, je m’étais encore réveillé dans un état lamentable, en maudissant cette ville de bouseux, dans laquelle il ne se passait jamais rien.
A une vingtaine de mètres, au bout du trottoir, j’ai aperçu des petits tronçons de cordelette. Il y en avait cinq ou six éparpillés autour d’un panneau d’interdiction de stationner.
Lorsque nous avons atteint le panneau, j’ai un peu mieux regardé et j’ai remarqué que les bouts de cordelette étaient partiellement enduits d’une sorte de sauce-tomate ou de peinture rouge. Ça aurait pu être du sang aussi, ça ressemblait beaucoup à du sang, un peu coagulé. Sur le poteau de signalisation, il y avait encore des traces rouges. Il m’est tout de suite venu à l’esprit que quelqu’un s’était fait tabassé, après avoir été attaché à ce poteau.
Mais quelque chose clochait : on ne tabasse pas quelqu’un à découvert, sur un boulevard fréquenté, c’est juste illogique.

Nous avons poursuivi notre chemin, en silence. Ma femme était blême et moi je commençais à trouver la journée intéressante. Puis, n’y tenant plus, ma femme a évoqué les tresses.
- Des tresses ? t’as vu des tresses quelque part ? j’ai demandé.
- Évidemment, elle a dit, là-bas, c’est des cheveux tressés, des nattes !
Je suis retourné quelques mètres en arrière, sur la scène macabre. Exact. C’était bien des tresses, des tresses de cheveux blonds et artificiels, que les filles se mettent dans les cheveux ces derniers temps. J’ai immédiatement songé à la prostituée black qui tapinait souvent à cet angle de rue. Elle travaillait sans maquereau, avec son petit baisodrome roulant garé à proximité sur le trottoir. Elle était jeune et pulpeuse ; ah ses gros seins et ses grosses fesses, j’avais bien souvent été tenté. Par contre, je ne me souvenais plus très bien de sa chevelure, mais elle avait tout à fait le genre à se fixer des tresses colorées. D’ailleurs, en me penchant vers les tresses, je pouvais apercevoir les racines de cheveux noirs sur lesquelles elles avaient été fixées. Les tresses maculées de sang avaient été arrachées. Et la trace sur le poteau évoquait la chair sanglante, glissant sur le métal froid. À la base du poteau, il y avait d’ailleurs une petite flaque de sang qui séchait sur le trottoir. Du coup, j’ai imaginé qu’une espèce de brute avait violenté la pute. Il avait dû l’attraper par les tresses, pour lui fracasser la tête sur le poteau. Puis en tirant un peu plus fort, il les avait arraché et simplement balancé sur place avant de se tirer. La pute était restée étalée sur le trottoir, à moitié sonnée.

J’ai raconté ça à ma femme. Elle était écœurée. Je sentais monter en moi une malsaine excitation. Je me sentais vivre à nouveau ; là où il y a du sang, il y a de la vie.

Plus loin je me suis souvenu de cette autre prostituée, qui s’était fait étrangler, il y a quelques années. C’était dans le secteur nord du quartier gare, j’y avais habité quelques années. Je la croisais souvent lorsque j’allais faire des courses au centre commercial. Elle travaillait dans la rue du Feu, juste au bas de son immeuble. Elle était déjà assez vieille - d’ailleurs dans ce secteur, toutes les putes étaient vieilles -, et puis très fardée, pour cacher sa décrépitude. Elle était très aimable ; nous nous saluions toujours et elle me souriait gentiment. Elle avait de longs cheveux noirs et un petit accent sud-américain.

Ma femme, elle, pensait au brusque réveil de notre fille, cette nuit. Sa chambre donnait effectivement sur le boulevard, et elle s’était réveillée complètement paniquée. Nous avions été obligé de la recoucher avec nous.

Nous avons continué à longer le trottoir, pensivement. J’avais le regard vissé au sol, je cherchais des traces et vaguement du fric. C’était vraiment un quartier dégueulasse. Il y avait des flaques de vomi sur le trottoir et les murs. Et puis toutes ces merdes de chien qui fleurissaient partout. Il y en avait tellement qu’on ne pouvait quasiment pas éviter de marcher dans l’une d’elles. D’ailleurs les gens du quartier marchaient toujours la tête rivée au sol. Je m’étais souvent imaginé chier sur l’un de ces maudits clébards pour me passer les nerfs. C’était vraiment un putain de quartier de merde.

La scène sanglante me tarabustait toujours. Probablement soumis à une pulsion morbide, je voulais absolument prendre des photos de la scène et je poussais rapidement le trône à roulettes de ma fille, vers le marché de la rue du Faubourg National, en espérant que la scène demeure intacte jusqu’à notre retour.

Le marché était très animé, la chaleur excitait les gens. Une petite femme asiatique qui courrait derrière sa fille nous bloqua le passage quelques instants. Son T-shirt arborait le slogan « Elle est pas belle la vie », mais il manquait le point d’interrogation à la fin de la phrase pour en faire le slogan positiviste de l’été. Du coup, c’était juste une affirmation un peu triste, une constatation désabusée.
Je traînassais dans l’allée centrale du marché avec la poussette, pendant que ma femme faisait les emplettes. Soudain j’entendis, puis aperçu une femme maghrébine - la cinquantaine -, qui hurlait douloureusement, le visage et les bras ouverts vers le ciel. Deux autres types maghrébins la maintenaient et essayaient de la calmer. Mais elle continuait à hurler dans le ciel, à haranguer son invisible occupant. Les gens autour s’en foutaient, chacun avait ses propres emmerdements.

Au retour, la poussette chargée de fruits et légumes, je me disais que la journée prenait un tour vraiment pathétique. Aux alentours du théâtre sanglant, je voyais les gens s‘arrêter quelques instants, et repartir choqués.

Dès que nous avons pénétré dans l’appartement, j’ai attrapé mon Canon AE-1 et suis immédiatement reparti pour aller cristalliser la scène macabre.

Le sang avait un peu séché mais ça restait tout de même encore très bouleversant. L’ensemble avait des allures de mise en scène vaudoue. J’ai immortalisé la scène en trois clichés, en tachant de rendre compte de la topographie des lieux.

Plus tard, dans l’après-midi, des gens avaient nettoyé le trottoir. Il restait encore des traces discrètes de sang séché, le soleil en avait fait des tâches brunâtres, sans aucun relief. Ça aurait pu être n’importe quoi.

Dans la soirée je me suis couché tôt. Ma femme, préoccupée, regardait le portrait d’un cinéaste taiwanais en DVD.

Le lendemain, elle avait une fine natte tressée dans ses cheveux.







Août 2006

07.08.2007

Bonjour, je suis Dominique Lepage

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La boîte qui louait nos services – Téléperformance -, était classée numéro 1 dans la téléaction, et pourtant les employés de la filiale avaient des allures d'acteurs un peu ringards. Ils nous avaient réunis dans une petite salle de conférence. Nous étions une quarantaine d'intérimaires de différentes boites, assis en face d'un tableau velleda blanc. Une majorité de femmes, enfin surtout des jeunes filles.
Une petite femme replette, avec des cheveux courts et des lunettes s'est postée face à nous. On la sentait potentiellement capable de faire à peu près n'importe quoi.
- Bonjour, je suis Farida, chef de centre à Téléperformance. Vous avez été sélectionnés pour une opération de sondage téléphonique, afin de fiabiliser la clientèle de la firme TPP. Nous allons vous expliquer ce que nous attendons de vous.
Elle a actionné un Power Point sur un PC portable vidéoprojeté sur l'écran, et nous avons eu droit à un diaporama alternant des images et des phrases: schéma de communication - écoute active - technique de questionnement - feed back - reformulation - attitude mentale positive - positions de vie. Là dessus elle a demandé s'il y avait des questions. Il n'y en eu pas.
Puis elle a relancé l'ordinateur, et là ce fut : connaître et pratiquer les techniques de persuasion - adapter son expression et son vocabulaire - adapter sa voix en fonction des étapes de la vente - savoir accepter l'objection et savoir la traiter - reconnaître les signaux d'achat - solliciter la commande - prise de congé. Il n'y avait toujours pas de questions.
Je ne comprenais plus très bien. « C'était pas un sondage? c'est quoi cette merde », j'ai pensé. Elle a fini par nous expliquer que nous allions mener plusieurs télé-opérations conjointement: sondage, prise de rendez-vous, satisfaction client, commande sur catalogue et fiabilisation. L'action principale demeurait le sondage TPP, et éventuellement, selon nos compétences, nous aurions la possibilité de basculer sur les autres opérations.
Puis les représentants encravatés de la firme TPP ont succédé à la chef de centre. L'un d'eux paraissait très prévenant, l'autre ne disait rien, et servait au premier d'assistant. Après un court préambule, ils ont aussi lancé un Power Point. Ce coup-ci il était vraiment question du sondage TPP.
TPP était une société qui vendait de la peinture de carrosserie pour voitures, et l'opération consistait à contacter la clientèle - environ 10 000 garages dans toute la France -, pour mettre à jour leur fichier clientèle; s'ensuivrait naturellement une opération commerciale. Nous devions sonder les garagistes sur le matériel qu'ils possédaient, la dimension de leur activité et de leur société.
Après le Power Point, ils nous ont passé de la documentation technique sur les peintures, les mélangeurs et d'autres trucs. Le représentant a ensuite pris la parole.
- Bon, alors maintenant, c'est très important, il faut avoir bien compris ce que vous allez demander à ces garagistes, qui sont nos clients, et qui méritent tous les égards. Y'a t-il des questions ... non ? Tout doit être bien clair ... si vous avez des points noirs, allez-y, il n'y a aucune question stupide ...
Là-dessus tout le monde s'est lâché. Mais rapidemment les représentants ont été incapables de répondre à certaines questions techniques. Comme il y avait des bricoleurs parmi nous, certaines questions ont trouvé une réponse, et pour le reste, on allait forcément se débrouiller, nous étions tout de même des professionnels de la téléaction, que diantre !
Après ça on a eu droit à une petite pause bien méritée, on s'était tout de même enfilé environ trois heures de Power Point, d'imbécilité communicationnelle et de trucs techniques à peu près imbitables.


*
*


« Bonjour je suis Dominique Lepage de la société TPP, je cherche à joindre le dirigeant de l’entreprise. Je vous rappelle suite au questionnaire que TPP vous a fait parvenir afin d’obtenir des renseignements sur votre activité de carrosserie-peinture. Si vous avez quelques minutes à m’accorder, je vous propose de remplir ce questionnaire directement par téléphone avec moi. » C’était de cette manière que je démarrais tous mes appels téléphoniques. Magali, une superviseuse technoïde à dreadlocks, nous avait briefé sur le B.A.BA de la téléphonie: Directivité, Réactivité, Amabilité; bref que des mots en té, fastoche. Il fallait impérativement utiliser le présent ainsi qu’une terminologie positive, il fallait éviter les mots noirs comme “problème” ou tout simplement “non”, il fallait être dynamique, et surtout, il fallait sourire au téléphone.

Nous étions installés dans une pièce d’environ 150 mètres carrés , parqués dans des fleurs, des installations circulaires découpées en six tranches, munies chacune d’un ordinateur et d’un poste téléphonique. Le logiciel Performer II nous faisait défiler le questionnaire que nous devions soumettre à nos interlocuteurs. Il nous fallait respecter à la lettre la phraséologie creuse du questionnaire, en nous faisant passer pour des employés de TPP. Un casque-micro sur les oreilles, les quarante Dominique-Lepage, tous sexes confondus, déroulaient en canon leur litanie, et complétaient leur questionnaire sur l’ordinateur. A la fin nous disions: “Ce questionnaire est maintenant terminé. Je vous remercie pour votre accueil et votre disponibilité, et vous souhaite une excellente journée de la part de TPP. Au revoir monsieur”. Et crac on enchainait sur une nouvelle fiche. Il y avait 10 000 fiches.
Pendant que les téléacteurs déblatéraient en souriant, les superviseurs circulaient parmi nous et écoutaient nos discours. Puis ils nous prenaient à part pour faire un topo sur la qualité du discours. C’était un peu toujours la même chose, il fallait se rapprocher d’une sorte de modèle synthétique, l’idéal aurait été d’être une sorte de machine souriante et dynamique.
Puis les objectifs sont apparus. L'objectif était de décrocher 3 accords par heure. Les accords étaient simplement l'agrément du garagiste pour répondre au questionnaire, qui durait environ 15 minutes. Plus de la moitié nous envoyait simplement bouler, et parmi ceux qui donnait leur accord, rien ne garantissait qu'ils ne nous lâchent pas en cours de route.
C'était tout de même un job assez difficile, fastidieux, et j'avais la désagréable sensation de faire quelque chose de parfaitement inutile. Du coup je me suis mis a envier mes collègues de la fleur d'à côté, qui eux, avait le privilège de travailler sur l'opéra de fidélisation Nivéa, au moins eux ils avaient une vrai raison de sourire.
- Bonjour madame, disaient-il d'une voix généreuse et altruiste, je suis Dominique Lepage de la société Nivéa. J'ai le plaisir de vous offrir quatre places pour le concert de Mötörhead, qui aura lieu le 4 novembre au Zénith. Nous vous offrons ces quatres places pour que vous puissiez aller à ce concert en famille, avec votre mari et vos deux enfants ...
Là, évidemment la dame était aux anges et ils n'avaient plus qu'à balancer la prise de congé.
– Je vous en prie madame, la société Nivéa et moi-même vous souhaitons une excellente journée et un agréable concert.


*
*


Lorsque j’ai démarré l’opération TPP, je pensais naïvement qu’il s’agissait d’un boulot de contact, et j’étais assez content de pouvoir dialoguer avec des gens de toutes les régions de France. Après la première journée de phoning, Magali m’a présenté une feuille statistique sur laquelle mon nom était surligné en vert, signe que je passais trop de temps avec mes interlocuteurs. Elle me disait d’être nettement plus directif, et que je n’étais pas employé pour discuter, mais pour soutirer des informations à mes interlocuteurs.
Le lendemain j’étais remonté à bloc. J’avais vraiment besoin de ce job et j’ai donc tenu compte de cette remarque, même si dans le fond, je trouvais cela assez monstrueux. Mon voisin de fleur, Rachid, obtenait d’excellents résultats, il était très directif et pas du tout souriant. J’ai commencé à m’inspirer de sa technique, et j’ai compris que les sondés étaient effectivement plus sensibles à la directivité qu’à l’amabilité. J’ai rapidemment obtenu de bien meilleurs résultats lorsque je ne tenais plus aucun compte des états d’âmes de mes interlocuteurs, et que je les maintenaient perpétuellement sous la pression des questions. Du coup, ils étaient comme soumis, et répondaient sans rechigner au questionnaire. De temps en temps, je sentais bien qu’ils ne comprenaient rien à ce que je leur demandais, mais je n’avais pas le temps de m’intéresser à leur cas, et quand ça patinait, je remplissais certaines questions à leur place, selon l’inspiration.
La première semaine, la moyenne générale était très mauvaise: 4 accords de l’heure. « C'est innaceptable !» hurlait Magali. J'ai commencé à me sentir assez mal, Magali nous annonça qu’il allait falloir au moins atteindre les 5 accords de l’heure dans la journée, puisque le lendemain, c’était même à 6 accords de l’heure qu’il nous fallait tourner. C’était atroce, j’étais pris au piège, j’avais signé le contrat qui me liait trois semaines à ce camp de travail, pour emmerder des garagistes en essayant d’obtenir des renseignements sur leur activité de carrosserie-peinture.


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La deuxième semaine s'est déployée laborieusement, c'était définitivement un boulot chiant. Nous avions 10 minutes de pause par demi-journée, et une bonne partie du groupe se retrouvait sur une petite terrasse de gravillons pour fumer une clope. 10 minutes de pause pour 4 heures de travail, ça me semblait un peu court.
- Dis-voir, on devrait pas avoir 10 minutes de pause par heure plutôt, j'ai demandé à Sonia, une fille avec qui j'avais sympathisé - tu crois que c'est légal c'qui font ?
- J'en sais franchement rien, elle m'a répondu sans avoir l'air de s'inquiéter outre-mesure
Un peu plus loin, un petit groupe de téléacteurs avec des vestes Gucci ou Versace, évoquait des opérations de téléphone pour Adidas et Nutella en se marrant.

Mais bizarrement plus le temps passait, plus je me sentais gonflé; je crois que j'avais finalement bien saisi l'enjeu pour Dominique Lepage. Le truc c'était que je n'avais strictement plus rien à foutre de mes interlocuteurs, il fallait juste les faire cracher au bassinet. Ils avaient des informations et ils devaient me les donner. Et ceux qu'étaient un peu retors avait juste droit à davantage de sourire.
- Le mélangeur, il est plutôt à micro-fiches? ou alors c'est des disquettes? ou encore des CD ? je demandais en souriant sèchement.
Et le type répondait tout en travaillant avec une grosse machine bruyante.
- Ah je sais pas là, faudrait voir derrière la cabine de peinture ...
- Oui c'est ça, allez-y!
- Attendez, je suis en train de souder un pot là ...
Et là il fallait que je résiste à la tentation de lui dire: « écoute gros connard, tu vas poser ton putain de poste à souder et aller jeter un coup d'oeil sur ce mélangeur de merde immédiatement». Et je lui disais, souriant péniblement :
- Écoutez monsieur, ce ne sera pas très long et c'est vraiment dans votre intérêt.


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Le jour suivant j'ai dû quitter ma fleur pour aller travailler dans une petite salle, avec une dizaine de Dominique-Lepage. Magali m'avait lâché, et c'était John qui s'occupait personnellement de moi. John était une sorte de petite frappe téléréelle qui devait avoir environ 150 mots à son vocabulaire, évidemment il possédait à fond les 26 mots de la Téléphonie.
La salle en question était une véritable salle de torture. Elle était réservée aux téléacteurs défaillants, et John, le super-Dominique-Lepage, était chargé de les redresser. Par ailleurs, nous étions beaucoup trop nombreux dedans, et il fallait littéralement gueuler pour s'entendre parler. Et le sourire en gueulant, c'est pas aussi facile que ça.
Au delà de ses airs de petite brute téléphoniquée, John était surtout un parfait abruti, et il m'exaspérait. Donc j'ai décidé de le faire chier. A chaque débriefing, je me débrouillais pour introduire des mots pleins de syllabes. Puis je me suis mis à en inventer; pour ne pas perdre la face, il feignait de comprendre, et je l'embarquais alors dans des échanges qui n'avaient ni queue ni tête. C'était drôle. De tant à autre il me regardait, soupçonneux. Je lui faisais alors un putain de sourire en pensant très fort à Steevy du Loft, et il était blousé. Rapidemment, il a commencé à me lâcher la grappe.
À côté de moi, il y avait des filles qui prenaient des commandes pour La Redoute avec des sourires redoutablement putassiers. Des grandes professionnelles.

Quelques jours plus tard, j'ai réintégré la grande salle, et j'ai retrouvé un climat plus reposant. J'étais installé à côté de quelques Dominique-Lepage qui essayaient de fourguer des rendez-vous professionnels pour des commerciaux de France Télécom. Alors ça s'était vraiment pour les super-champions, leur objectif était fixé à deux accords de l'heure, et c'était déjà très dur d'y parvenir.

Nous abordions la troisième semaine et l'opération TPP touchait à sa fin. Il fallait maintenant être parmi les meilleurs pour enchaîner sur une autre opération. Évidemment c'était aussi le moment ou les fiches de merde revenaient. Les fiches de merde c'était les mauvais clients, ceux qui ne voulaient vraiment pas répondre. On s'en foutait complètement, deux minutes après avoir pris congé avec un garagiste, un autre Dominique-Lepage le rappelait avec le sourire. Le logiciel Performer II nous distribuait les fiches jusqu'à épuisement du stock, sans états d'âme. Les garagistes devenaient cinglés, ils nous raccrochait au nez en jurant de ne plus jamais s'approvisionner chez TPP. Tu parles d'une fiabilisation.
Au milieu de la semaine le serveur téléphonique tomba en panne. Et les quarante Dominique-Lepage se sont mis à traînasser en bavassant, et à s'envoyer des SMS, pendant que chez les kapos, c'était le branle-bas de combat. Ils étaient en train de perdre de l'argent, beaucoup d'argent, et commençaient à virer hystériques. Seule la chef de centre demeurait calme, elle semblait avoir déjà choisi la victime sacrificielle qui allait payer pour ce soucis. Puis l'informaticien est venu constater qu'il y avait effectivement un soucis et que Paris devait réagir. Au bout de vingt minutes, John nous a dit de rentrer chez nous.


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Le lendemain, lorsque je suis retourné sur le site, j'ai appris que ma mission était terminée. « Mais c'est quoi ce bordel, personne ne m'a prévenu?! » j'ai gueulé. Farida m'a dit de me calmer et de régler le problème avec ma boîte d'interim.
Chez Manpower, Dahlia m'a expliqué que le contrat que j'avais signé, leur permettait d'allonger ou d'écourter la période de travail de quelques jours. « Ok, mais il fallait au moins me prévenir alors ! » je me suis insurgé. Dahlia a reconnu que tout ça n'était effectivement pas très correct, puis elle m'a demandé si je pouvais embrayer le lendemain sur des sondages pour Cuisinella.





Michel Meyer - août 2007

05.08.2007

Je t'aime bien Éric

- Et alors, tu vois, il se tenait là devant moi , comme une espèce de ... de j'sais pas quoi ... enfin un truc complètement inerte, et puis je lui ai dit: « bon tu sais je t'aime bien Eric, mais ça n'est pas possible ... tu n'es pas du tout mon genre » enfin le mec, hallucinant, j'te dit ... je le connaissais même pas ! hallucinant, j'me souviens, j'lui ai dit : « bon Eric, je vais te dire un truc ... enfin t'as quel âge 50, 55 ? bon 45, c'est pareil, c'est pas le problème ... mais enfin regarde toi, excuse-moi, je vais être dure là, mais faut absolument que t'arrêtes la fumette ou j'sais pas ce que tu gobes mais ... enfin, t'es comme une sorte d'adolescent attardé, tu vois ? Moi, tu vois j'suis jeune, enfin par rapport à toi ... ça me fait bizarre de te donner des conseils, je me sens un peu con ... mais je t'assure que tu ressembles à rien .. excuse-moi, fallait vraiment que je te le dise ». J'ai du lui dire un truc comme ça, et il est resté devant moi sans réagir ... j'sais même pas s'il comprenait ce que je disais, et il avait toujours ce sourire de benêt ... et quand je suis partie, il a commencé à me suivre et ... enfin, je lui ai dit d'arrêter et de s'en aller ailleurs ... y disait rien, il avait l'air complètement largué ... mais il continuait à me suivre ... j'ai été obligée de prendre un taxi pour m'en défaire ... enfin, tu vois quoi, le gars vraiment lourd, vraiment collant .... non mais attends, attends la meilleure ... deux jours après, tu sais pas quoi ? Je sors de chez moi, il était devant mon immeuble, il m'attendait exactement dans le même état ... totalement largué ... alors là, j'ai pété un plomb et j'ai commencé à l'engueuler ... au départ un petit peu, puis plus ... après c'était carrément hystérique ... j'crois même que j'l'ai poussé ... le pire c'est qu'il disait toujours rien, mais rien de rien ... il me regardait juste avec son air de demeuré ... et ça m'énervait, je me souviens, j'lui ai dis: « mais arrête de me regarder comme un débile et dis quelque chose bordel ! DIS QUELQUE CHOSE ! » ... et lui ... lui ... il faisait que me regarder et sourire ... et ... et ... et alors ... attends, excuse-moi, ça va passer ... c'est juste qu'il m'énerve tellement ... t'as pas un mouchoir, non ? Attends, excuse-moi, il faut que je me reprenne ... je vais me reprendre ... oh, mon dieu, c'est l'horreur ... faut que j'te dise ... ce con ... oh, mon dieu ... mais pou ... excuse-moi ... j'comprends plus ... attends ... oh, j'comprends plus rien ... merde ... non, attends ... attends, je vais me calmer ... je ... attends ... attends ... ça va ... ça va ... oui, ça va mieux ... reste s'il te plaît ... reste ... je t'en prie ... reste ... s'il te plait ... ça va mieux ... oui, ça va mieux ... oui, j'me calme, t'inquiète pas ... non, c'est normal ... ouioui ... oh, non ... merci ... ok ... ok ... d'accord, ok ... attends ... juste deux secondes ... attends ................ deux secondes .................................... ah,oui ....................................................................................................................................... oui ..................................oh, ça fait du bien ........................................................................................ ouf ...................................... excuse-moi, merci ... oh, dis-donc, faut que je fasse gaffe ... oui, je sais ... non ... mais tu vas voir, c'est hallucinant ... donc, Eric ... Eric ... ah, non c'est pas vrai ... ah, non ... attends ... s'il te plait, attends ............................. t'inquiéte pas, ça va passer, s'il te plait Isa, s'il te plait ....................................................................................voilà, en fait je comprends pas ... Eric ... avec son sourire débile ... son sourire ... ah, non ... merde ... Eric ... j'savais plus quoi faire ... je l'ai laissé, je suis partie ... mais il me suivait toujours ... juste derrière moi .... toujours sans rien dire ... je me suis dit bon, s'il est encore là dans un quart d'heure je vais voir un flic, enfin c'est pas possible ça, y'a quand même des limites .... et alors j'ai marché ... enfin on a marché, mais séparément ... l'un derrière l'autre, genre à un mètre ... je sais pas combien de temps, une heure ou deux ....................................... et puis après bizarrement je me suis calmée, et puis je l'ai presque oublié ........................ enfin, il ne me gênait plus ..... malgré son sourire niais ........ malgré son silence ....... malgré sa touche de débile ........... enfin malgré tout .................................. et donc hier, on s'est mariés ................................................................. mais je ne sais pas pourquoi .......................tu reprends quelque chose ?

03.08.2007

Musica

Porter, monter, empiler, scotcher, accrocher, préparer le café, balayer, dépoussiérer, dévisser, ranger, dérouler, démonter, dépiler, pisser, discuter, rigoler, souffler, lutter contre la matière.

Régisseur pour Musica, c’est un emploi fatiguant
En sept jours je me suis musclé pour l’année

C’était sur un cour de tennis intérieur
Avec de la moquette verte au sol

Nous étions une équipe soudée, notamment par la beuh. Il y avait Nico, le tatoué lorrain, un gros bavard qui se roulait des buzz de locale toutes les heures, et travaillait à vingt mètres de hauteur, totalement déchiré. Il y avait Charles le blédard, un vieil intermittent syndiqué et particulièrement tire-au-flanc, Léa la jeune électricienne sexy et Régis, un type laconique genre adjuvant. J’oubliais Loïc, le fou chantant de Toulouse, qui le deuxième jour est revenu avec deux tendinites, dont l’une le faisait boîter et l’autre lui interdisait l’usage du bras droit. À la fin de cette journée, une troisième tendinite localisée sur le poignet gauche lui tombait dramatiquement dessus.
Et puis il y avait l’équipe des Allo Jobs, 5 magréhbins sous-payés, employés à tout faire, sans rechigner.
Cinq intermittents du spectacle, cinq intérimaires, deux salaires différents pour le même boulot;
le monde est injuste, mais on n’est pas là pour refaire le monde.
On est là pour préparer une unique représentation de l’Ange de l’Histoire.

Le public était placé en vis à vis sur la moquette
Deux orchestres les encadraient, à gauche et à droite

Les deux orchestres philarmoniques exécutaient une pièce tragique de Vinko Globokar: l’Ange de l’Histoire inspirée par une thèse sur l’histoire de Walter Benjamin

Un mur grillagé s’élevait entre les deux portions de public

31.07.2007

Shit story

C’était l’été, il faisait une chaleur insupportable qui obligeait à se cloîtrer jusqu’à la tombée de la nuit. J’étais seul depuis quelques jours. Plus par désœuvrement que par nécessité, j’avais rempilé pour un contrat d’un mois au 118 712 - les renseignements téléphoniques -, et ça m’occupait environ 7 heures par jour.
Ça faisait aussi quelques jours que je m’abîmais dans la fumette de shit. Les mois d’Août avaient toujours provoqué une forte angoisse, chez moi ; c’était le mois de ma naissance. Pour me désangoisser, j’avais pris l’habitude dès mon retour du boulot, de fumer deux ou trois joints pour m’assommer, puis je me mettais au lit avec Bukowski, Fante, ou la Bible quand j’étais vraiment très allumé.
Cette fois-ci, lorsque je suis rentré, il y avait un message téléphonique de ma femme, elle m’annonçait son retour de Berlin le lendemain. J’ai alors décidé de sortir un peu plus tard, prendre une glace, pour tout de même profiter un peu de mon célibat, avant de retrouver le cadre de ma vie familiale.

Dehors il faisait encore très chaud, les rues étaient désertes. En parcourant la rue d’Andlau, je me demandais si j’allais avoir la force de me traîner jusqu’au centre-ville. Il fallait aussi que je retire de l’argent dans un distributeur automatique. Au bout de la rue j’ai aperçu un type qui était assis sur le trottoir. Lorsque je suis passé devant lui, il s’est levé. C’était une sorte de zombie, vachement grand et maigre, ses yeux avaient quelque chose de malade.
- Je … peux … te … demander … un … service ? il m’a demandé avec un phrasé monocorde et interminable. J’étais vraiment pas très rassuré, il avait l’air vaguement dangereux.
- Demande toujours, j’ai répondu, faussement désinvolte
- J’ai … perdu … les … clés … de … chez … moi … ça … fait … deux … jours … que … je … suis … à … la … rue … j’ai … rien … mangé … j’ai … soif … aussi …
Je voyais où il voulait en venir, c’était assez classique. En le dévisageant, je me suis rendu compte que je l’avais déjà croisé, et toute la séquence m’est revenue en mémoire.

C’était un jour où je trimballais le gros ordinateur de ma femme pour le faire réparer ; elle m’accompagnait avec notre fille en poussette. Peu avant de charger l’ordinateur dans la voiture, j’ai croisé ce petit arabe bizarre qui descendait la rue de la Broque. Ça faisait quelque temps que je le voyais dans le quartier. C’était un petit mec, toujours habillé en survêtement de sport et basket, qui se tenait raide comme un piquet, et marchait en se rehaussant à chaque pas sur la pointe des pieds ; sa démarche suivait une sorte de mouvement sinusoïdal . Il était toujours bien coiffé, avec du gel dans les cheveux et puait atrocement l’eau de Cologne bon marché. Un de ses potes l’accompagnait, il était en short avec des lunettes à verres très épais et avait l’air demeuré.
J’avais vachement envie de fumer du shit et j’étais quasi-sûr que ce type allait pouvoir m’en trouver rapidos. Faut dire que dans ce coin, une personne sur deux deale du shit.
- Excuse-moi, j’ai fait à son attention.
Il ne comprenait pas trop de quoi il s’agissait. Il a commencé à vouloir m’aider pour porter l’ordinateur.
- Dis-voir, tu sais pas où je peux trouver du shit ? je lui ai demandé sans préambule.
Il était vraiment très surpris, je le prenais complètement au dépourvu.
- Tu cherches du shit ? il m’a redemandé légèrement inquiet.
- Ouais, ouais, j’ai fait.
Il m’a jaugé un instant avant de reprendre.
- Mais t’es pas de la police? y’a pas d’embrouille j’espère?
- Mais nan, j’habite juste à côté, dans le coin, j’ai répondu en déposant l’ordinateur sur le trottoir.
Ma femme s’est mise à ouvrir la voiture en soupirant d’exaspération.
- On est pressés là, je ne crois pas que ce soit le moment idéal pour ce genre de conneries, elle a dit en installant notre fille dans le siège bébé de la voiture.
- Nan mais attends, j’ai dit à ma femme, c’est super rapide.
Du coup l’arabe s’est détendu, il semblait confiant. Son pote me regardait bêtement , la bouche ouverte, à travers ses verres en cul de bouteille.
- Combien tu veux? m’a demandé l’arabe.
- Vingt euros, j’ai fait, mais pas de la merde hein !
- Pas d’problème … du pâteux. Dans un quart d’heure, je peux te trouver ça, il a ajouté.
J’ai regardé ma femme à l’intérieur de la voiture, elle me regardait méchamment.
- Trop long, j’ai fait, on peut pas se filer un rencart plutôt ? dans une heure ?
- Bon ok, il a dit, j’habite juste là, t’a qu’à sonner chez moi dans une heure.
Il m’a emmené quelques immeubles plus loin et montré la sonnette qu’il fallait actionner.
- Je m’appelle Tawfik
- Ok, moi c’est André.
Nous nous sommes serrés la main pour conclure l’affaire et je suis reparti.

Je suis revenu une heure après et suis monté chez Tawfik. L’appartement était une sorte de meublé, arrangé de manière impersonnelle, avec des meubles sans caractère et deux ou trois posters de chanteurs de rap sur les murs. Il y avait une télévision allumée et des clips musicaux qui passaient en continu. Et puis il y avait le zombie assis à une table ; il était scotché devant la télé et fumait un joint qui puait le plastique. Tawfiq me l’a présenté, c’était son collocataire ; il m’a vaguement salué sans quitter l’écran des yeux. Puis Tawfik est parti en précisant qu’il en avait pour cinq minutes.
Je me suis assis à côté du zombie. Il était complètement déchiré. J’ai immédiatement remarqué ses yeux, des yeux troubles de barjo. Sur la table, il y avait des blisters transpercés, et des pilules de tous genres négligemment éparpillées.
- Tu … le … connais … depuis … longtemps … Tawfiq ? il m’a demandé en articulant péniblement mais avec application.
- Nan, je viens juste de le croiser, j’ai répondu sèchement.
- C’est … vraiment … un … mec … cool, il a ajouté, toujours rivé à l ‘écran.
- Ouais, j’ai fait.
Nous sommes restés tous les deux silencieusement scotchés devant la télé.
- Tu … veux … une … taf ? il m’a demandé en me passant le joint.
- Nan merci, j’ai dit en espérant que Tawfiq se magne.

Il est revenu, quelque cinq minutes plus tard, et m’a déposé une barrette de shit sur la table. C’était plutôt mal servi.
- C’est du bon, du pâteux, il a dit.
J’ai crâmé le shit pour sentir son parfum. Ça schlinguait, il était coupé avec je ne sais quelle merde.
- En ce moment, c’est dur de trouver du bon shit, a ajouté Tawfiq, la dernière fois à la cité, un mec m’en a proposé, je l’ai senti et je lui ai dit : « garde ton pneu, mec ! »
- Ouais mais çui-là il est coupé aussi, j’ai dit.
- Ah ouais, fait voir.
Il a pris le bout de shit, l’a reniflé.
- Ouais c’est dur de trouver du bon shit en ce moment, il a dit, tu veux un café ?
- Rapidos alors, j’suis speed, j’ai dit en lui glissant 20 euros dans la main.
Il m’a servi un ignoble café soluble, que j’ai a peine goûté.
- Attends, je te fais visiter l’appartement.
C’était un trois pièces ; deux chambres, le salon et une cuisine.
- Ouais, c’est chouette. Vous payez cher ? j’ai demandé.
- Ah non, on paye rien.
- Comment ça se fait ?
- C’est un appartement thérapeutique, la COTOREP*, gratos.
- Vous payez quedalle ?! trop cool !
- Ouais, c’est super, il a dit content de lui.
- Bon faut que je me tire, j’ai fait, y’a ma femme qui m’attend, merci pour le matos, à plus.
Dans la rue, j’ai reconsidéré un moment la barrette de shit, l’ai reniflée, puis balancée dans le caniveau. Par la suite je n’ai plus jamais croisé Tawfiq, il avait complètement disparu.

Tout ça m’est revenu d’un coup, alors que je fixais les yeux malades du zombie. Il avait l’air d’être dans une belle merde. J’aurais aimé lui donner un peu d’argent, mais je n’avais pas encore retiré le moindre cash. Il m’a tout de même remercié puis s’est rassis sur le trottoir. Je suis parti.




Michel Meyer - Août 2006




* COmmision Technique d’Orientation et de REclassement Professionnel