31.07.2007

Shit story

C’était l’été, il faisait une chaleur insupportable qui obligeait à se cloîtrer jusqu’à la tombée de la nuit. J’étais seul depuis quelques jours. Plus par désœuvrement que par nécessité, j’avais rempilé pour un contrat d’un mois au 118 712 - les renseignements téléphoniques -, et ça m’occupait environ 7 heures par jour.
Ça faisait aussi quelques jours que je m’abîmais dans la fumette de shit. Les mois d’Août avaient toujours provoqué une forte angoisse, chez moi ; c’était le mois de ma naissance. Pour me désangoisser, j’avais pris l’habitude dès mon retour du boulot, de fumer deux ou trois joints pour m’assommer, puis je me mettais au lit avec Bukowski, Fante, ou la Bible quand j’étais vraiment très allumé.
Cette fois-ci, lorsque je suis rentré, il y avait un message téléphonique de ma femme, elle m’annonçait son retour de Berlin le lendemain. J’ai alors décidé de sortir un peu plus tard, prendre une glace, pour tout de même profiter un peu de mon célibat, avant de retrouver le cadre de ma vie familiale.

Dehors il faisait encore très chaud, les rues étaient désertes. En parcourant la rue d’Andlau, je me demandais si j’allais avoir la force de me traîner jusqu’au centre-ville. Il fallait aussi que je retire de l’argent dans un distributeur automatique. Au bout de la rue j’ai aperçu un type qui était assis sur le trottoir. Lorsque je suis passé devant lui, il s’est levé. C’était une sorte de zombie, vachement grand et maigre, ses yeux avaient quelque chose de malade.
- Je … peux … te … demander … un … service ? il m’a demandé avec un phrasé monocorde et interminable. J’étais vraiment pas très rassuré, il avait l’air vaguement dangereux.
- Demande toujours, j’ai répondu, faussement désinvolte
- J’ai … perdu … les … clés … de … chez … moi … ça … fait … deux … jours … que … je … suis … à … la … rue … j’ai … rien … mangé … j’ai … soif … aussi …
Je voyais où il voulait en venir, c’était assez classique. En le dévisageant, je me suis rendu compte que je l’avais déjà croisé, et toute la séquence m’est revenue en mémoire.

C’était un jour où je trimballais le gros ordinateur de ma femme pour le faire réparer ; elle m’accompagnait avec notre fille en poussette. Peu avant de charger l’ordinateur dans la voiture, j’ai croisé ce petit arabe bizarre qui descendait la rue de la Broque. Ça faisait quelque temps que je le voyais dans le quartier. C’était un petit mec, toujours habillé en survêtement de sport et basket, qui se tenait raide comme un piquet, et marchait en se rehaussant à chaque pas sur la pointe des pieds ; sa démarche suivait une sorte de mouvement sinusoïdal . Il était toujours bien coiffé, avec du gel dans les cheveux et puait atrocement l’eau de Cologne bon marché. Un de ses potes l’accompagnait, il était en short avec des lunettes à verres très épais et avait l’air demeuré.
J’avais vachement envie de fumer du shit et j’étais quasi-sûr que ce type allait pouvoir m’en trouver rapidos. Faut dire que dans ce coin, une personne sur deux deale du shit.
- Excuse-moi, j’ai fait à son attention.
Il ne comprenait pas trop de quoi il s’agissait. Il a commencé à vouloir m’aider pour porter l’ordinateur.
- Dis-voir, tu sais pas où je peux trouver du shit ? je lui ai demandé sans préambule.
Il était vraiment très surpris, je le prenais complètement au dépourvu.
- Tu cherches du shit ? il m’a redemandé légèrement inquiet.
- Ouais, ouais, j’ai fait.
Il m’a jaugé un instant avant de reprendre.
- Mais t’es pas de la police? y’a pas d’embrouille j’espère?
- Mais nan, j’habite juste à côté, dans le coin, j’ai répondu en déposant l’ordinateur sur le trottoir.
Ma femme s’est mise à ouvrir la voiture en soupirant d’exaspération.
- On est pressés là, je ne crois pas que ce soit le moment idéal pour ce genre de conneries, elle a dit en installant notre fille dans le siège bébé de la voiture.
- Nan mais attends, j’ai dit à ma femme, c’est super rapide.
Du coup l’arabe s’est détendu, il semblait confiant. Son pote me regardait bêtement , la bouche ouverte, à travers ses verres en cul de bouteille.
- Combien tu veux? m’a demandé l’arabe.
- Vingt euros, j’ai fait, mais pas de la merde hein !
- Pas d’problème … du pâteux. Dans un quart d’heure, je peux te trouver ça, il a ajouté.
J’ai regardé ma femme à l’intérieur de la voiture, elle me regardait méchamment.
- Trop long, j’ai fait, on peut pas se filer un rencart plutôt ? dans une heure ?
- Bon ok, il a dit, j’habite juste là, t’a qu’à sonner chez moi dans une heure.
Il m’a emmené quelques immeubles plus loin et montré la sonnette qu’il fallait actionner.
- Je m’appelle Tawfik
- Ok, moi c’est André.
Nous nous sommes serrés la main pour conclure l’affaire et je suis reparti.

Je suis revenu une heure après et suis monté chez Tawfik. L’appartement était une sorte de meublé, arrangé de manière impersonnelle, avec des meubles sans caractère et deux ou trois posters de chanteurs de rap sur les murs. Il y avait une télévision allumée et des clips musicaux qui passaient en continu. Et puis il y avait le zombie assis à une table ; il était scotché devant la télé et fumait un joint qui puait le plastique. Tawfiq me l’a présenté, c’était son collocataire ; il m’a vaguement salué sans quitter l’écran des yeux. Puis Tawfik est parti en précisant qu’il en avait pour cinq minutes.
Je me suis assis à côté du zombie. Il était complètement déchiré. J’ai immédiatement remarqué ses yeux, des yeux troubles de barjo. Sur la table, il y avait des blisters transpercés, et des pilules de tous genres négligemment éparpillées.
- Tu … le … connais … depuis … longtemps … Tawfiq ? il m’a demandé en articulant péniblement mais avec application.
- Nan, je viens juste de le croiser, j’ai répondu sèchement.
- C’est … vraiment … un … mec … cool, il a ajouté, toujours rivé à l ‘écran.
- Ouais, j’ai fait.
Nous sommes restés tous les deux silencieusement scotchés devant la télé.
- Tu … veux … une … taf ? il m’a demandé en me passant le joint.
- Nan merci, j’ai dit en espérant que Tawfiq se magne.

Il est revenu, quelque cinq minutes plus tard, et m’a déposé une barrette de shit sur la table. C’était plutôt mal servi.
- C’est du bon, du pâteux, il a dit.
J’ai crâmé le shit pour sentir son parfum. Ça schlinguait, il était coupé avec je ne sais quelle merde.
- En ce moment, c’est dur de trouver du bon shit, a ajouté Tawfiq, la dernière fois à la cité, un mec m’en a proposé, je l’ai senti et je lui ai dit : « garde ton pneu, mec ! »
- Ouais mais çui-là il est coupé aussi, j’ai dit.
- Ah ouais, fait voir.
Il a pris le bout de shit, l’a reniflé.
- Ouais c’est dur de trouver du bon shit en ce moment, il a dit, tu veux un café ?
- Rapidos alors, j’suis speed, j’ai dit en lui glissant 20 euros dans la main.
Il m’a servi un ignoble café soluble, que j’ai a peine goûté.
- Attends, je te fais visiter l’appartement.
C’était un trois pièces ; deux chambres, le salon et une cuisine.
- Ouais, c’est chouette. Vous payez cher ? j’ai demandé.
- Ah non, on paye rien.
- Comment ça se fait ?
- C’est un appartement thérapeutique, la COTOREP*, gratos.
- Vous payez quedalle ?! trop cool !
- Ouais, c’est super, il a dit content de lui.
- Bon faut que je me tire, j’ai fait, y’a ma femme qui m’attend, merci pour le matos, à plus.
Dans la rue, j’ai reconsidéré un moment la barrette de shit, l’ai reniflée, puis balancée dans le caniveau. Par la suite je n’ai plus jamais croisé Tawfiq, il avait complètement disparu.

Tout ça m’est revenu d’un coup, alors que je fixais les yeux malades du zombie. Il avait l’air d’être dans une belle merde. J’aurais aimé lui donner un peu d’argent, mais je n’avais pas encore retiré le moindre cash. Il m’a tout de même remercié puis s’est rassis sur le trottoir. Je suis parti.




Michel Meyer - Août 2006




* COmmision Technique d’Orientation et de REclassement Professionnel

Oxygène

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En me levant, je me suis dit que mon blog manquait un peu d'oxygène, voilà pourquoi je rajoute ces arbres sur fond de ciel bleu. Ce sont des pins vosgiens, dans la région de Grendelbruch, en Alsace.

Ce matin il fait très beau, ça tranche un peu avec le temps de merde que nous avons cet été. Je dois contacter le planning familial: j'ai besoin de conseil pour maintenir ma famille dénucléée à flot. La famille nucléaire m'angoisse terriblement, elle aussi (comme mon blog) manque d'oxygène, je suis assez content d'avoir composé une famille polynucléaire, qui selon moi devrait favoriser le métissage social et contrecarrer les névroses mononucléaires. J'entend par famille polynucléaire, une structure familiale qui comprend plusieurs noyaux parentaux; essentiellement plusieurs mères, les pères n'ayant qu'une influence limitée. Il s'agit de ce que l'on appelle communément la famille recomposée, un entrelacement de liens familiaux. Bien entendu je n'envisage cette proposition que sous un angle favorable, j'imagine assez facilement les ennuis que cette situation provoque, non seulement je l'imagine, mais en plus j'y suis directement confronté; la famille recomposée est aussi et peut-être davantage une famille décomposée. D'ailleurs il semblerait que le mouvement général des sociétés occidentales aille dans le sens de la désintégration familliale, principalement en nous bourrant le mou avec l'idéologie individualiste. Be yourself ! Oh oui, je voudrais tant être moi-même ! que dois-je faire pour être myself ? Commence déjà par t'acheter des pompes, on verra après !

Bon, faut que je passe ce coup de fil au planning. Je reviendrai sur ce sujet.

La voûte

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« Il m’apparaît de plus en plus que les livres sont de mauvais professeurs de morale. Il nous disent bien ce qui est vrai, aussi ce qui est bon, mais cela n’imprègne pas l’âme. Il existe un maître excellent, si nous savons le comprendre, c’est la nature.
Je ne chercherais pas à te le prouver par un long bavardage, je préfère te le montrer par des exemples, toujours le moyen le plus efficace, surtout lorsqu’on a affaire à des femmes.
Je me promenais dans Würzburg, à la veille de ce jour qui fut le plus important de ma vie. Quand le soleil se coucha, ce fut comme si mon bonheur s’anéantissait. Je frissonnais en pensant qu’il allait peut-être me falloir prendre congé de tout, de tout ce qui m’est cher.
Songeur, replié sur moi-même, je franchis alors la porte voûtée qui ramène en ville. Pourquoi, me demandais-je, la voûte ne s’écroule-t-elle pas, alors qu’elle n’a rien pour la soutenir ? C’est, répondis-je, parce que toutes les pierres à la fois veulent tomber - et je retirais de cette pensée une consolation indiciblement réconfortante qui alla de pair, pour moi, jusqu’à l’instant décisif, avec l’espoir que moi aussi je me maintiendrais si tout venait à me laisser sombrer. »

Ce texte issu d’une lettre d’Heinrich von Kleist à sa fiancée Wilhelmine von Zenge, finalement délaissée, me hante depuis quelques années. Je l’ai lu dans un recueil de sa correspondance, à un moment où je luttais contre les forces mortifères qui me dirigeaient vers l’anéantissement, et me maintenaient dans l’inertie d’un objet dépourvu de vie. Et cette image architecturale de la voûte, que l’on retrouve dans nombre d’édifices religieux, est devenue pour moi la métaphore de l’inexorable effort humain à contrecarrer sa tendance mortifère. Autant d’éléments qui, se reposant l’un sur l’autre, luttent contre leur tendance naturelle à la chute, pour se maintenir et s’élever ensemble au dessus du néant, par le biais d’une forme abstraite, à laquelle chacun se plie selon ses possibilités.
Et cette forme abstraite est elle-même la résultante de l’effort humain, à adapter sa condition à l’environnement en perpétuelle mutation qui façonne son être.

30.07.2007

2006

La vie en 2006
est vraiment trépidante

Elle est en flux tendu,
comme les supermarchés,

et les êtres humains en
accélère la cadence
à chaque génération.

Jusqu’où cela ira-t-il ?

Probablement
jusqu’à l’implosion.

Les systèmes et
les principes civilisationnels
vont progressivement
se désintégrer
par la double-action de la frénésie
des changements auxquels ils sont soumis,
et l’impossibilité
d’en assimiler
les implications
fondamentales.

Bon dieu,
ça fait tellement de bien
de ne rien foutre,
ne serait-ce que
cinq minutes.

Regards

Face à la question étendue
Je balbutie mes opinions
Je sais, ce n’est pas vos oignons
Mais j’aime errer ainsi tout nu

Demain, je te verrais au bureau
Tu me raconteras ton week-end
Le mien est souvent plein de haine
Je transporte tant de fardeaux

Je crois pourtant à tout hasard
Cela m’a autrefois endurci
La réalité ne m’a jamais suffi
Parfois je croise des regards

coin fumeur

Dans le coin fumeur du centre départemental des impôts
Je sirote mon café de 11h en écoutant des ragots
Je n’arrive toujours pas à me réveiller
Et le climat, comme moi, est déréglé.

Nous sommes fin novembre et les arbres bourgeonnent
Ils ne se rendent pas compte qu’il y a fausse donne
Lorsque l’hiver, froidement, leur tombera dessus
Ils pourriront fatalement sans avoir rien perçu

Entre la machine Chocaff et les plantes vertes impavides
Je fume une cigarette roulée avec filtre en réfléchissant
Les murs sont gris, les machines produisent un bruit blanc
Sur une porte vitrée, un père Noël sourit dans le vide

corps humain

Je fais partie du corps humain
Animé par la verticale
Et je prépare mes lendemains
Couché à l’horizontale

29.07.2007

abstraction rouillée

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01:00 Publié dans images | Lien permanent | Envoyer cette note

Peut-être va-t-il enfin se passer quelque chose

Dans le mensonge bien huilé
La mort surimpose sa présence
Les limites sont nues et saillantes
Il est ici question de survie

Vivre ou mourir
Il faut choisir
Je sais maintenant
Conjuguer les temps

Ce n’est pas
La fin qui
Survient

C’est un début
Un pivot central
Ce n’est qu’un début

Personne

La journée passe
Au milieu des affrontements

Perdu dans l’espace
Inégal et fatigant
Tu plonges dans le néant
Ton humanité est en crise
Ta personne diffractée
Silencieuse et timbrée
Peuple ta solitude

Personne y’a personne

Tu te sens moins seul
Avec leurs absences