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07/06/2013

Le pays pareil

Le soleil est éclatant aujourd'hui mais, curieusement, un voile gris persiste à ternir la couleur des êtres et des choses. L'homme est en vacances mais c'est exactement comme s'il ne l'était pas. Il est pourtant dans une ville étrangère, dans un pays étranger, mais tout demeure parfaitement familier et équivalent. Il marche dans une rue inconnue - elle est inconnue, parce qu'il ne l'a jamais parcouru, pas réellement du moins - mais elle ressemble à toutes les autres, notamment celles qu'il parcourt lorsque qu'il n'est pas en vacances. Il croise des gens qu'il n'a jamais vu et pourtant il lui semble les connaitre. Cette femme, par exemple, porte exactement la même blouse que sa voisine de palier. Elle converse avec une autre femme dans une langue qui lui échappe complètement, mais il est sûr que cet échange figure parmi les 80 élements de conversation courante.
Cela fait quelques heures qu'il marche dans cet espace homogène, ses jambes sont fatiguées et il décide de s'installer à une terrasse pour prendre un café, comme tout le monde en fait. Bizarrement on ne sert pas de café à cet endroit, mais plutôt des perrier-citrons. C'est un fait remarquable, c'est la première fois que ça lui arrive, ce doit être une sorte de bug, du coup il se sent vraiment en vacances et il se rejouit à la perspective de raconter cette aventure extraordinaire à ses relations, là où il vit, dans le pays pareil.
Installé à la terrasse, il observe les gens défiler devant lui et c'est exactement comme s'il regardait la télévision dans un fauteuil, chez lui. Même les cadrages sont identiques, il y a ce plan large, ce panoramique droite-gauche suivi d'un gros plan. Cet homme qui tourne la tête en découvrant ses dents, il l'a déjà vu. Il sait parfaitement qu'ensuite il réajustera son bob avec sa main droite, en tordant la bouche dans une sorte de ralenti félin qui exprimera toute son animalité. Sans doute quelques gouttes de salive s'échapperont de sa bouche et reflèteront l'éclat convenu du soleil. Il a du voir ça dans un film, une publicité ou un reportage.
Quelqu'un l'interpelle sur la gauche dans sa propre langue, c'est sa femme. C'est étrange, il était sûr d'être parti en vacances seul. Il souhaitait se changer les idées croit-il se souvenir. Probablement un autre bug.
Elle s'installe à sa table et commande un perrier-citron. À la regarder de plus près, il est soudain envahi d'un doute: cette femme ressemble certes à la sienne, mais quelques détails lui font penser qu'il pourrait y avoir confusion et méprise. Ce sont ses hautes pommettes qu'il ne reconnait pas vraiment. Évidemment il est possible qu'il ne soit lui-même pas à jour, qu'il n'ait pas intégré les dernières modifications du système. Elle engage la conversation n°24, celle où il est question de la chaleur excessive. Le timbre de cette voix est lui-aussi tout à fait inhabituel et il commence à douter sérieusement de cette personne. À ce moment-là il est persuadé qu'il va se réveiller et sortir de ce rêve, comme dans les films. Mais le temps passe et rien ne se produit.

Quelques instants plus tard, ils se dirigent vers la plage, parce que c'est le début d'après-midi et que c'est le moment. La plage est bondée, ce qui est bon signe. Ils s'installe entre la famille nombreuse - trois générations cumulées -, une joyeuse bande de prépubères qui jouent au ballon et un couple timide et amoureux qui se bécote. Ils se tartinent de crème et se couchent sur leur serviette grand format pour se dorer au soleil.

Ils pensent à Dieu, au principe ordonnateur, à la perspective. Ils se lovent dans l'harmonie, dans l'équanimité du grand nombre, ils se laissent caresser par l'onde du temps.

Ensuite c'est l'heure de prendre un rafraîchissement et donc ils cherchent des yeux le beau bronzé qui se balade toujours avec une glacière sur la plage. En réalité lui n'a pas vraiment soif mais bon c'est l'heure, alors faut bien. Quant à elle, on ne sait pas vraiment ce qui se passe dans sa tête. Le beau bronzé arrive effectivement sur la gauche et la femme lui lance un "egverci butne shouz grivultz !" Lui se retourne vers sa femme en se disant "mais qu'est qu'elle raconte ? c'est quoi cette langue ? c'est qui cette bonne femme ?" En dehors du fait qu'il ne soit peut-être pas à jour, cette femme ne lui revient pas du tout. C'est carrément pas la femme de lui, ça clairement non.

Plus tard ils vont se baigner et au moment où elle court vers les premières vagues, il lui semble soudain reconnaître son mollet droit, vu de trois-quart / arrière-gauche. Et c'est pas qu'il soit rassuré, mais quand même un peu, de retrouver sa chère et tendre, fut-elle exclusivement concentrée dans le mollet droit, vu de trois-quart / arrière-gauche. Et ils batifolent dans les vagues vagues, en créant des remous et de l'écume avec leurs membres joyeux. Leurs bouches sont ouvertes et leurs dents sentent le dentifrice. Rhaaaa les vacances, merde quand même.

Nous retrouvons nos héros dans une pizzéria à l'éclairage tamisé, sur le front de mer. Leurs yeux font l'amour pendant que leurs dents mastiquent des bouchées de pizza aux scampis. On entend des tintements de verres, des propos feutrés, enfin vous voyez le tableau quoi. Le serveur est un italien élevé en batterie, très correct, il a l'air très content que les gens soient contents. C'est important d'être content que les gens soient content, surtout dans ce métier. Pendant qu'ils dégustent leur pizza aux scampis, ils jettent furtivement des regards alentours - bien sûr après ils les récupèrent -, pour vérifier qu'ils sont en phase avec les autres acteurs.

Maintenant c'est la nuit, on peut s'en assurer parce qu'il fait sombre et que le luminaire dans le ciel est une lune en forme de croissant. Elle n'a en outre pas la même température de couleur que le soleil, sauf quand ils font des réglages. Ils se sont dévêtus et font des grosses cochonneries à même le sol, pendant qu'un téléviseur diffuse un très joli documentaire animalier, qu'ils regardent distraitement, entre deux bouts de jambon. Ça dure un certain temps. C'était vachement bien se confient-ils après coup, souriant et dégoulinant de stupre. Et ils s'endorment comme deux beaux bébés pas chiant du tout. Demain est un autre jour pareil.

01/06/2013

tout quantifiable


galvaudant dans les allées secondaires
à la recherche d'un nouvel expédient
tu tombes en arrêt devant ces yeux implorants
l'amour inconditionnel des êtres ensablés

une effluve glacée électrise tes narines
te voilà perdu dans un calcul mental
cette chose c'est sûr est d'essence divine
et toi évidemment tu es au plus mal

mais où est le putain de code promotionnel ?
et la DLC, c'est-y fait pour les chiens ?
défalqué derrière ton caddie d'Arcadie
tu passes ton chemin vers le tout quantifiable