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16/10/2007

J'étais un autre

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“Si tu vois double, plie toi en deux”
Dan Brown



- Qu'est-ce que je vous sers ? demanda le docteur Kanter, en me dévisageant froidement derrière son bureau.
- Comment ça ? répondis-je.
- Qu'est-ce qui vous amène, monsieur ? ajouta-t-il avec un sourire ambivalent
- C'est ma bite ... j'ai un sorte de verrue ... dessus ...
- Hum ... humm ... oui, ok ... suivez moi !

À côté de son bureau, derrière un paravent, il y avait un lit d'auscultation et des instruments médicaux. Il m'invita à gravir le marche-pied.

- Montrez moi ça ?
- Comment ça ?

Il sourit.

- Oui, bien sûr ...

C’était tôt le matin, très tôt même. Je réflechissais et j'étais incapable de me souvenir de mon réveil. Étais-je vraiment réveillé ? Dehors la ville remuait à peine. Le docteur Kanter enfila un gant de latex ultra-fin , s'approcha de moi et se mit à m'ausculter la bite. Son visage était absolument impassible, la scène baignait dans un silence feutré. Entre son pouce et son majeur il jaugeait ma verrue, la pressait pour en évaluer la plasticité.

L'excroissance était d'une couleur inimaginable. Bleue. C'était une protubérance bleue qui ressemblait à un petit pruneau séché, et lorque qu'on le pressait, à une grosse myrtille bleue. Un bleu entre roi et électrique. Une couleur très très saturée, pas naturelle du tout.

- Je n'ai jamais rien vu de tel, marmonna-t-il pensivement
- Oui c'est bizarre, dis-je - et ça ne fait pas mal. Ma copine est allée voir son gynécologue, qui n’a rien détecté d’anormal …

Avec sa main gantée, le docteur Kanter retourna ma bite dans tout les sens. J’avais pris soin de prendre une douche pour ne pas l’incommoder, c’était déjà assez dégueulasse comme ça.

Il y eut soudain un léger bruissement du côté du bureau, un bruit difficile à associer à un objet concret. Un son qui avait quelque chose de délicat et de précieux, ciselé comme une petite percussion métallique.

Le docteur Kanter se releva nerveusement en fixant le vide. Il avait complètement oublié ma bite, il était inquiet.

Il se précipita dans le bureau. Je restais en plan sur le marche-pied, la bite à l’air, le pantalon baissé et la chemise relevée sur le ventre. En tournant la tête, je pus voir le docteur, immobile dans son bureau, qui essayait de déterminer l'origine du bruit. Il se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit et plongea la tête au travers. Cinq étages plus bas, dans une faible rumeur, une population clairsemée circulait sur le trottoir. Il referma la fenêtre et se remit à fixer le vide.

Il cherchait quelque chose à l’intérieur de lui-même.

Il se tourna et se dirigea vers sa table de travail, la parcouru un moment des yeux. Ouvrit puis ferma deux tiroirs. Puis se replia à nouveau à l’intérieur de lui-même. Il se dirigea vers le centre du bureau et se mit à scruter méthodiquement l’environnement. Il s’arrêta sur une armoire métallique, en tôle grise. C’était le meuble où il rangeait les dossiers de ses patients. Il l’avait ouvert quelque temps auparavant, pour en extraire mon dossier.

- Ai-je bien refermé le tiroir ? formula-t-il évasivement.

Il conclut par l’affirmative en hochant trois fois la tête, le regard vide. Puis il revint vers ma bite, la tourna une fois de chaque côté avec un curieux sourire. Il se redressa, transfiguré. Un miracle venait de se produire dans son bureau.

- Vous avez entendu ? gloussa-t-il avec l’enthousiasme d’un enfant.
- Oui, répondis-je béatement, c’était comme une présence …

Il resta un instant avec son sourire figé devant moi.

- Mais pour mon sexe alors ? demandai-je.
- Oui, c'est très curieux, répondit-il recouvrant sa distance professionelle, il faut faire des examens très rapidemment. Je vais vous préparer une ordonnance.
- Mais c'est grave ?
- Je ne peux rien dire monsieur. Je n'ai jamais croisé un truc pareil ... c'est arrivé comment ?
- Je ne sais pas. Je n'ai rien senti venir. Hier matin je me suis réveillé avec cette chose à cet endroit.
- C'est arrivé subitement ?
- Exactement.

Il demeura pensif un instant, avant de rédiger l'ordonnance.

- Voilà monsieur, vous allez faire ces examens le plus rapidemment possible. Lorsque nous aurons les résultats, nous aviserons. Permettez que je fasse une photo ? C'est pour ma collection personnelle.



*

* *



“Substance inconnue, structure chimique et atomique indéfinissable.” C'est la mention que portait le relevé d'analyse de ma verrue. Le docteur Kanter fronça les sourcils.

- Comment vous sentez-vous ? demanda t-il.

- Ça va très bien, répondis-je, sauf que je commence à m'inquiéter pour la verrue.
- Les résultats n'ont rien donné. Nous devons employer des technologies plus élaborées. Je dois également en référer à l'Organisation Mondiale de la Santé. Cette verrue est d'une nature inconnue, il n'y a aucun cas similaire, je ne sais pas comment la traiter.
- Mais que dois-je faire ?
- Ne faites rien pour le moment. Il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Laissez moi vos coordonnées, je vous contacterais le plus rapidemment possible.
- Puis-je continuer à avoir des relations sexuelles ?
- Non, il vaut mieux éviter. Si vous avez vraiment besoin, vous pouvez vous masturber.

Trois jours plus tard, j'étais à l'hôpital. Je me sentais plutôt bien, bien que de plus en plus soucieux. Je subis toutes sortes d'examens sans le moindre résultat. La verrue était là, et le mystère demeurait entier.

Au bout de trois mois, le corps médical m'autorisa à quitter l'hôpital. Mon état de santé n'était pas préoccupant, je devais juste leur signaler l'éventuelle évolution de la verrue.




*

* *



Évidemment ça n'a pas tenu longtemps avec Sylvie. Sans relations sexuelles, aucune chance. De toutes façons, nos ébats se rapprochaient sensiblement d'un insupportable calvaire. S'il n'y avait pas eu cette histoire de verrue bleue, nous l'aurions probablement inventé. Bref, je redevenais célibataire et je sentais que c'était pour un bon moment. C'est un drôle de truc le couple. À la fois chouette et insupportable, puis simplement atroce. Il me semblait évident que le genre féminin était une catégorie à éviter. Il y avait comme une sorte de primale arnaque dans cette sempiternelle histoire d'amour. En tous cas, on ne m'y reprendrait plus.

Du coup, j'ai commencé à me masturber de plus en plus fréquemment. La plupart du temps, avec internet (en voilà une compagne idéale tiens), mais aussi avec des romans de Houellebecq.

Ce jour-là, je m'astiquais le jonc devant des photos de ma famille. Je m'étais souvenu que ma cousine Leïla avait une très belle paire de seins, une paire volumineuse, dorée à l'or fin. En me pénétrant de la photo je me suis raidi, et ai balancé un glaviot de foutre dans le paquet de photos. Une petite tâche de gélatine bleue. Exactement le même bleu que la verrue. Un beau bleu visqueux, profond, qui absorbait admirablement la lumière. C'était vraiment très beau et je me suis immédiatement senti bien, allégé, en phase ...

Ma verrue bleue avait de fait disparu. Complètement. Elle s'était transformée en cet amas de sperme bleu. Et ce petit monticule de sperme était animée d'un très léger mouvement ondulatoire. Il semblait quasiment vivant.

Sous la tâche de sperme bleu, il y avait moi, enfin une vieille photo de moi. J'avais près de dix ans, je posais dans le Parc de la Montagne des Singes, à Kintzheim, dans les Vosges. La journée était ensoleillée (c'était peut-être l'été), je tenais d'une main ma soeur et de l'autre ma nounou. J'étais habillé comme un petit adulte, avec un petit veston croisé, renforcé aux coudes. Je souriais gauchement en plissant le visage, à cause du soleil dans les yeux. J'ai placé la photo et le sperme bleu sous une cloche de verre, pour que rien ne s'échappe. Il y avait autre chose aussi: au point de contact entre le sperme et la photo, se produisait une réaction chimique, une sorte d'émulsion. Je n'en étais pas sûr, mais je croyais également apercevoir un fluet gaz verdâtre juste au dessus de la tâche.



*

* *



Quinze jours après il était né. Un bébé mâle avec des oreilles bleues. Je m'en suis immédiatement occupé comme s'il avait appartenu à mon propre organisme. Mais à vrai dire il faisait vraiment partie de mon organisme. Ce n'était pas très compliqué. C'est un savoir qui est venu quasi naturellement, je n'avais aucun effort particulier à fournir. Par ailleurs j'avais déjà eu un animal domestique quand j'étais petit.

En gros ça a été bouffer-chier pendant une quinzaine de jours. Puis il s'est mis à parler. C'est là que je me suis rendu compte que j'avais affaire à un être humain. Il parlait même déjà bien pour son âge. Du coup il me fallait lui trouver un nom. Je l'ai appellé Guillaume, parce qu'il me rappelait un autre type qui s'appelait Guillaume. Et la vie est devenue soudain beaucoup plus sympa en la compagnie de Guillaume.

Quinze jours après il mesurait la moitié de ma taille et me ressemblait énormément, à un tel point que je le percevais exactement comme un petit double. Intellectuellement, ce n'était pas pareil, il était nettement plus intelligent que moi. Donc je n'étais plus seul et je me sentais responsable de Guillaume, en quelque sorte il fallait entièrement se réorganiser.

Guillaume s'est occupé des choses concrètes. Il a commencé à s'intéresser à la bourse par internet, trois jours après nous étions millionnaires. Du coup je me suis détendu et je me suis mis à lire des romans d'aventures. Guillaume était très doué pour la vie active, presqu'autant que moi pour la vie passive. Nous formions un tandem vraiment harmonieux (idéal?).



*

* *



Quinze jours plus tard, Guillaume avait atteint ma taille. Excepté les oreilles bleues, physiquement, c'était une parfaite réplique de moi-même. Il a commencé à me remplacer pour des petites choses. Par exemple il s'occupait de ma famille ou de mes amis. Au début juste un peu, pour dépanner, mais il prit très rapidemment toutes sortes d'initiatives. Il était tant à l'aise dans ses nouvelles fonctions, qu'il les occupait de plus en plus quasi-naturellement. Et non seulement il était à l'aise, mais en plus il en tirait une énorme satisfaction. C'est ce dernier point qui m'a convaincu de lui lâcher complètement la bride. Quelque part, Guillaume méritait plus de vivre ma vie que moi-même. Il était si plein d'enthousiasme pour mon existence, alors que moi-même, dans les meilleurs moments, je la trouvais encore très chiante. Je préfèrais de loin me plonger dans les romans, et avoir une vie distanciée par rapport aux évènements.

Pour moi, la vie sexuelle, c'était terminée. La sienne, par contre, était trépidante. Guillaume était une véritable bête de sexe, à changer de partenaires tous les soirs. Un jour il me demanda même de le remplacer, parce qu'il avait un problème de planning. Mais il était hors de question que je me tape ces conneries. Non merci, j'étais en train de lire Knut Hamsun, fallait pas me faire chier avec des histoires de cul.

Tout de même, sourdement, je commençais à flipper. Et si le truc m'échappait ? Et si Guillaume finissait par prendre complètement ma place ? Je sais, c'est impossible, il y aurait toujours eu les oreilles pour nous différencier, mais une telle pensée ne pouvait pas manquer de se présenter régulièrement à mon esprit.



*

* *



Évidemment il y a des choses qui m'échappent. J'avais cependant bien remarqué un changement dans son attitude à mon égard. Il paraissait traversé par le doute, ou l'appréhension, il me jetait des regards furtifs. C'était évident, il se méfiait de moi. Néanmoins, ça ne me paraissait pas suffisemment important pour que je m'en préoccupe.

À vrai dire, j'avais de la peine pour lui. Je voyais bien qu'il se rongeait de l'intérieur, je sentais qu'il avait besoin de me rencontrer, de me parler. Mais c'était devenu impossible, j'étais parvenu beaucoup trop loin pour lui, et il le savait.

La situation empirait de jour en jour. Son visage était constamment contracté, ses yeux étaient inquiets et fuyants, il commençait des phrases sans jamais les finir. Nos échanges étaient comme avortés, ils ne débouchaient sur rien, une sorte de bavardage creux, destiné au néant.

Et puis il a commencé à s'enfermer dans une chambre qui est devenue sa chambre. À ce moment-là, je ne le voyais quasiment plus.



*

* *



Ce que je craignais tant était en fait une réalité depuis déjà longtemps. Guillaume avait bel et bien pris ma place. Mieux, je la lui avais offerte, et sur un plateau encore. Fondamentalement ça ne me gênait pas autant que ça, au contraire, que pouvais-je envisager comme meilleure perspective ? Néanmoins quelque chose me rendait nerveux. Guillaume était pour ainsi dire mon fils, mais il était également moi-même, et en quelque sorte, sous l'aspect de la prise en charge sociale, il était aussi mon père. Si ça se trouve, il était même encore ma mère ! Et moi là-dedans ?

Qui étais-je ? Je ne pouvais plus vraiment répondre à cette question. Lorsque j'en pris conscience, je sus que le moment de mourir était venu pour moi. Il fallait que je meurs, ma présence n'avait plus aucune justification. Guillaume serait là, à ma place, et tout serait parfait. Mais je ne pouvais pas envisager une fin de contrat anticipée. Sans pouvoir me l'expliquer, je considérais cela comme immoral. C'était Guillaume qui devait me supprimer, il n'y avait simplement pas d'autre alternative.



*

* *



Les choses ne semblaient pas avoir fondamentalement changé. Sa période de réclusion était apparemment terminée, mais je le sentais toujours mal à l'aise et notre cohabitation devenait pénible. Même immobile, même silencieuse, sa présence avait quelque chose d'irritant. Toujours affalé sur un canapé ou dans son lit, le nez plongé dans un bouquin. Et il s'endormait. Une heure, deux heures. Et il se réveillait avec son air ahuri, pour se replonger dans son livre. C'était devenu sa seule et unique activité. Nous n'avions plus aucune relation d'aucun ordre, même la politesse était devenue superflue. En fait c'était comme s'il n'avait pas vraiment été là, ou l'inverse d'ailleurs.

“Un de nous est de trop. Et c'est forcément lui.” Revisitant ma genèse familiale, cette considération m'est apparue comme une évidence, c'était soudain devenu atrocement logique. Depuis ma naissance, je n'avais cessé de l'absorber, physiquement et psychiquement. Maintenant il était totalement vidé de lui-même, il était une simple forme vide, mise en branle par le souvenir qu'il avait de lui-même. Pour dire les choses autrement, j'étais devenu lui, et lui n'était plus rien.



*

* *



C'était un vendredi je crois. Il était installé dans un fauteuil de velour gris, revêtu d'une chemise de nuit marocaine bleue pâle. Dans ses mains, il tenait le premier tome de Don Quichotte et je pouvais en saisir la substance rien qu'en observant son visage. Ses yeux parcouraient fébrilement les lignes, les paragraphes, les pages. Je me suis approché de lui.
Il était devant moi, totalement plongé dans le texte. Je l'ai observé quelques instants. Il a relevé la tête vers moi d'un air distrait Je lui ai souri, il m'a souri. Je lui ai enfoncé un couteau dans le coeur.
Tout a été très simple. Il n'y eut pas un cri. Il s'est un peu raidi, a mis la main sur son coeur, m'a intensément regardé, avec reconnaissance m'a-il semblé. Puis il a fermé les yeux.




Octobre 2007

11/10/2007

Cygne musulman

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04:31 Publié dans blogging | Lien permanent | Commentaires (0)