23.09.2007

Elle est pas belle la vie ?

Lorsque nous sommes descendus sur le boulevard de Lyon, il était aux environs de dix heures. Il ne faisait pas encore trop chaud, le soleil n’était levé que depuis quatre heures et comme il y avait peu de circulation, l’air était tout à fait respirable. Il était presque sympa ce boulevard strasbourgeois, sur lequel nous vivions depuis déjà deux ans.
Ma femme, ma fille, et moi, étions en route pour faire le marché qui était à quelques rues de chez nous. Je poussais la poussette de ma fille ; elle était tout émoustillée devant le spectacle du monde et babillait sans discontinuer. Moi, je m’étais encore réveillé dans un état lamentable, en maudissant cette ville de bouseux, dans laquelle il ne se passait jamais rien.
A une vingtaine de mètres, au bout du trottoir, j’ai aperçu des petits tronçons de cordelette. Il y en avait cinq ou six éparpillés autour d’un panneau d’interdiction de stationner.
Lorsque nous avons atteint le panneau, j’ai un peu mieux regardé et j’ai remarqué que les bouts de cordelette étaient partiellement enduits d’une sorte de sauce-tomate ou de peinture rouge. Ça aurait pu être du sang aussi, ça ressemblait beaucoup à du sang, un peu coagulé. Sur le poteau de signalisation, il y avait encore des traces rouges. Il m’est tout de suite venu à l’esprit que quelqu’un s’était fait tabassé, après avoir été attaché à ce poteau.
Mais quelque chose clochait : on ne tabasse pas quelqu’un à découvert, sur un boulevard fréquenté, c’est juste illogique.

Nous avons poursuivi notre chemin, en silence. Ma femme était blême et moi je commençais à trouver la journée intéressante. Puis, n’y tenant plus, ma femme a évoqué les tresses.
- Des tresses ? t’as vu des tresses quelque part ? j’ai demandé.
- Évidemment, elle a dit, là-bas, c’est des cheveux tressés, des nattes !
Je suis retourné quelques mètres en arrière, sur la scène macabre. Exact. C’était bien des tresses, des tresses de cheveux blonds et artificiels, que les filles se mettent dans les cheveux ces derniers temps. J’ai immédiatement songé à la prostituée black qui tapinait souvent à cet angle de rue. Elle travaillait sans maquereau, avec son petit baisodrome roulant garé à proximité sur le trottoir. Elle était jeune et pulpeuse ; ah ses gros seins et ses grosses fesses, j’avais bien souvent été tenté. Par contre, je ne me souvenais plus très bien de sa chevelure, mais elle avait tout à fait le genre à se fixer des tresses colorées. D’ailleurs, en me penchant vers les tresses, je pouvais apercevoir les racines de cheveux noirs sur lesquelles elles avaient été fixées. Les tresses maculées de sang avaient été arrachées. Et la trace sur le poteau évoquait la chair sanglante, glissant sur le métal froid. À la base du poteau, il y avait d’ailleurs une petite flaque de sang qui séchait sur le trottoir. Du coup, j’ai imaginé qu’une espèce de brute avait violenté la pute. Il avait dû l’attraper par les tresses, pour lui fracasser la tête sur le poteau. Puis en tirant un peu plus fort, il les avait arraché et simplement balancé sur place avant de se tirer. La pute était restée étalée sur le trottoir, à moitié sonnée.

J’ai raconté ça à ma femme. Elle était écœurée. Je sentais monter en moi une malsaine excitation. Je me sentais vivre à nouveau ; là où il y a du sang, il y a de la vie.

Plus loin je me suis souvenu de cette autre prostituée, qui s’était fait étrangler, il y a quelques années. C’était dans le secteur nord du quartier gare, j’y avais habité quelques années. Je la croisais souvent lorsque j’allais faire des courses au centre commercial. Elle travaillait dans la rue du Feu, juste au bas de son immeuble. Elle était déjà assez vieille - d’ailleurs dans ce secteur, toutes les putes étaient vieilles -, et puis très fardée, pour cacher sa décrépitude. Elle était très aimable ; nous nous saluions toujours et elle me souriait gentiment. Elle avait de longs cheveux noirs et un petit accent sud-américain.

Ma femme, elle, pensait au brusque réveil de notre fille, cette nuit. Sa chambre donnait effectivement sur le boulevard, et elle s’était réveillée complètement paniquée. Nous avions été obligé de la recoucher avec nous.

Nous avons continué à longer le trottoir, pensivement. J’avais le regard vissé au sol, je cherchais des traces et vaguement du fric. C’était vraiment un quartier dégueulasse. Il y avait des flaques de vomi sur le trottoir et les murs. Et puis toutes ces merdes de chien qui fleurissaient partout. Il y en avait tellement qu’on ne pouvait quasiment pas éviter de marcher dans l’une d’elles. D’ailleurs les gens du quartier marchaient toujours la tête rivée au sol. Je m’étais souvent imaginé chier sur l’un de ces maudits clébards pour me passer les nerfs. C’était vraiment un putain de quartier de merde.

La scène sanglante me tarabustait toujours. Probablement soumis à une pulsion morbide, je voulais absolument prendre des photos de la scène et je poussais rapidement le trône à roulettes de ma fille, vers le marché de la rue du Faubourg National, en espérant que la scène demeure intacte jusqu’à notre retour.

Le marché était très animé, la chaleur excitait les gens. Une petite femme asiatique qui courrait derrière sa fille nous bloqua le passage quelques instants. Son T-shirt arborait le slogan « Elle est pas belle la vie », mais il manquait le point d’interrogation à la fin de la phrase pour en faire le slogan positiviste de l’été. Du coup, c’était juste une affirmation un peu triste, une constatation désabusée.
Je traînassais dans l’allée centrale du marché avec la poussette, pendant que ma femme faisait les emplettes. Soudain j’entendis, puis aperçu une femme maghrébine - la cinquantaine -, qui hurlait douloureusement, le visage et les bras ouverts vers le ciel. Deux autres types maghrébins la maintenaient et essayaient de la calmer. Mais elle continuait à hurler dans le ciel, à haranguer son invisible occupant. Les gens autour s’en foutaient, chacun avait ses propres emmerdements.

Au retour, la poussette chargée de fruits et légumes, je me disais que la journée prenait un tour vraiment pathétique. Aux alentours du théâtre sanglant, je voyais les gens s‘arrêter quelques instants, et repartir choqués.

Dès que nous avons pénétré dans l’appartement, j’ai attrapé mon Canon AE-1 et suis immédiatement reparti pour aller cristalliser la scène macabre.

Le sang avait un peu séché mais ça restait tout de même encore très bouleversant. L’ensemble avait des allures de mise en scène vaudoue. J’ai immortalisé la scène en trois clichés, en tachant de rendre compte de la topographie des lieux.

Plus tard, dans l’après-midi, des gens avaient nettoyé le trottoir. Il restait encore des traces discrètes de sang séché, le soleil en avait fait des tâches brunâtres, sans aucun relief. Ça aurait pu être n’importe quoi.

Dans la soirée je me suis couché tôt. Ma femme, préoccupée, regardait le portrait d’un cinéaste taiwanais en DVD.

Le lendemain, elle avait une fine natte tressée dans ses cheveux.







Août 2006

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