13.06.2008

Big Thom is watching you

 

  

Bon, ton blog est une véritable industrie à texte, comment est-ce que vous vous organisez pour pondre  autant d'histoires, de commentaires; tes nègres sont-ils correctement payés et ont-ils des papiers en règles ?

 En fait... oui et non, puisqu'il s'agit de mes doubles. Un pour la musique, un pour la litté, un pour les travaux d'écriture, un autre pour commenter les blogs que j'aime (attention : celui qui les commente n'est pas le même que celui qui les lit), six autres pour la vie courante (un par maîtresse)... mais bon, ils n'ont aucun problème de papiers puisqu'ils s'appellent tous plus ou moins Thomas, ou Thom ou ThomThom... ou encore Tom, Tommy, Toto...

  

Le Golb est-il la grande oeuvre de ta vie ?

 Je crois qu'on peut légitimement le supposer. Proportionnellement à la longueur de ma vie, c'est l'œuvre qui m'a pris le plus temps (en fait, pour être exact, c'est la seule que je n'ai pas abandonnée au bout d'un mois). Enfin bon, je dis ça... mais le mot "œuvre" me gène quand même un peu. Je le trouve un peu trop modeste eu égard à ce que Le Golb représente réellement, tant du point de vue qualitatif qu'en terme d'impact sur l'imaginaire collectif. Preuve en est que lorsque je réponds à une interview les questions ne sont pas posées par n'importe qui, mais par l'homme qui a théorisé la problématologie. Ca se pose un peu là, il me semble.

 

Peut-on encore être de gauche au XXIe siècle ?

 Hélas oui, mais j'ai bon espoir que la question soit réglée d'ici le XXIIe. A vrai dire il est fort possible que la gauche meurt avec moi. Et je fume trop pour vivre centenaire.
 

 

Tu es (ou a été) comme moi préoccupé par ce que l'on appelle la dépression ? Est-ce une maladie ? un aspect de la psychologie humaine ? une spécialité occidentale ? C'est quoi-donc-est-ce la dépression ?

  A priori c'est une malade clinique qui se soigne avec des médicaments, mais bon, de nos jours n'importe qui qui a un pet de travers est considéré par la société comme dépressif. Quelqu'un qui pleure à chaudes larmes sans se préoccuper de savoir s'il est au milieu d'un bar est un dépressif. Il m'arrive d'avoir un coup de blues pendant deux ou trois jours, ce qui signifie que je suis profondément dépressif. Et entre nous je te trouve un peu palot - je crois que tu devrais consulter.

 


 J'ai cru comprendre dans l'un de tes billets à propos de Johny Cash, de Daniel Darc et de la "foi", que tu te situais parmi les gens qui avait "la foi". En quoi as-tu la foi ? Est-ce la seule alternative pour conjurer notre propension à avoir "les foies" ?

 Je vais dire un truc qui est très mal vu de nos jours : je crois en Dieu. Je crois en son amour, en sa paix, je crois qu'il regarde les hommes, qu'il est l'incarnation même de la bienveillance. Et pour tout te dire : je prie chaque soir avant de m'endormir. Il y a de quoi me faire passer pour un dangereux intégriste, pas vrai ? Je trouve que les croyants sont vachement mal représentés dans les médias. Presqu'aussi mal que les fans de hard-rock (ce qui n'est pas peu dire). Parce qu'on les montre toujours accablés de tout un folkore pas possible, et puis grave à fond dans leur croyance, limite prosélyte (et je te parle, là, des croyants de toute confession). Alors que dans le fond, je crois (j'espère) que la plupart des croyants sont des gens comme moi, qui sont tout à fait normaux, qui ont une Foi profonde sans pour autant éprouver le besoin de faire chier tout le monde avec - et qui d'ailleurs n'y pensent pas eux-mêmes à longueur de journées. Ma Foi à moi est une sorte de paix intérieure, de force tranquille... appelle ça comme tu veux. Ca ne va pas très loin et fondamentalement ça n'a pas grand chose à voir avec les religions institutionnalisées. D'ailleurs je suis à la fois pieux et on ne peut plus laïque, et ma Foi s'exerce aussi au second degré - car Dieu a de l'humour. Beaucoup, même ! C'est quand même lui qui a inventé le concept. Comme en plus il est omniscient, il n'est pas dupe de mes manquements, encore moins des fois où je me sens obligé de me repentir pour le principe. Du coup il arrive souvent que je pique un fou rirs en plein moment de recueillement, j'imagine bien Dieu qui me regarde et qui me dit : "Ouais bon, Thomas, c'est bon là, me la joue pas comme ça - pas à moi. Et puis arrête de me demander des trucs, déjà je n'interviens pas, et puis entre nous je suis omniscient donc je sais déjà ce que tu veux !". Oui, parce que je suis quand même un jeune croyant, il faut le préciser. Je débute, en Foi. Mais plus le temps passe plus il me semble que le degré d'accomplissement ultime de la Foi c'est d'être tellement habité par elle qu'on éprouve plus le besoin (plus culturel que mystique) de prier - ce qui n'est rien d'autre qu'une manière de se raccrocher à quelqu'un qui nous a déjà bien arrimé. Peut-être même que prier relève du pléonasme. Les moments où je prie, dans le fond, ce sont surtout des moments agréables, doux, apaisants. Des instants de bien être où je peux l'espace d'une seconde dans la journée être complètement moi-même sans avoir à en rougir (j'ai l'aval de mon supérieur).

 

 

 Qu'est-ce qu'un bon livre pour toi ?

 Il y a une multitude de réponses possibles... alors pour la peine je vais dire ce qu'un très bon livre pour moi : un livre qui parvient à me toucher alors qu'il ne devrait pas du tout le faire, qu'il parle d'un truc dont je n'ai rien à battre où se situe à des années lumières de moi. Mais dont les qualités esthétiques, techniques, ou stylistiques transcendent le sujet pour lui permettre d'arriver jusqu'au lecteur que je suis (et si ça marche avec moi, il y a des chances que cela marche avec n'importe quel lecteur pourvu d'un brin de sens esthétique). Par exemple les textes où Bukowski parle des courses sont absolument géniaux, pourtant je n'ai jamais été aux courses de ma vie, ça ne m'intéresse pas, je ne connais pas les règles et pour tout te dire j'ai horreur des chevaux. Donc ces textes sont grandioses.  Idem pour les bouquins de Conrad sur les marins alors que j'ai horreur de la mer, horreur des marins et horreur des bateaux. Si ces textes là me touchent, c'est qu'ils grandioses. Non ? Le critère déterminant pour juger d'une œuvre étant évidemment son style, son esthétique... et pas du tout son sujet.

 

 

Il faut que je dise que j'ai un rapport singulier avec les Thomas en général, je me demande à tout hasard si tu en as également un avec les Michel ?

 Euh... non. Je ne suis même pas sûr de connaître un seul Michel. En revanche j'ai eu un prof de techno, en cinquième, qui s'appelait Meyer. Mais tout le monde l'appelait Cradingue. Il était laid comme un poux mais surtout il était dégueulasse, sale, transpirant, une grosse barbe à mon avis pleine de microbes, et il matait les filles d'une manière absolument dégoûtante. Je l'aimais bien sûr beaucoup.

 

Qu'est-ce que tu dois absolument faire avant de mourir ?

 Ne pas oublier de charger le revolver.

 

Que penses tu de moi ?

 Rien. Je ne sais rien du tout de toi, alors je ne pense rien. Si, je crois que tu aimes beaucoup la nature (ce n'est pas ce qui nous rapproche le plus). Je crois aussi que tu es un gros paresseux, en témoigne ton article en date du trois juin dernier. Et ça, ça nous rapproche déjà un peu plus. Et pourtant, bizarrement, j'ai de la sympathie pour toi. Alors que je ne sais rien. Je pense que c'est un a priori positif dû au fait que la première fois que j'ai entendu parler de toi, c'était parce que tu m'avais cité dans un commentaire sur le blog de notre camarade Marco. Oui, mon Ego est comme ça (NB : attention au moment de la transcription : mon Ego s'écrit toujours avec une majuscule, il est très pointilleux là-dessus).

 

Qu'est-ce qui es le plus crucial, la littérature ou la musique ?

 Je ne suis pas sûr de comprendre la question... ça veut dire quoi : "qu'est-ce qui est le plus crucial ?" ? Tous les arts sont également cruciaux. Pour moi comme pour n'importe qui d'un tant soit peu ouvert... maintenant si ta question c'est "duquel je me passerais le mieux" la réponse est sans doute la musique, la littérature étant placée un chouia au-dessus de tous les autres arts - uniquement pour être celui que je pratique. D'un autre côté si on m'enlevait la musique je me demande si j'arriverais à écrire...

 

Quelle sera la couleur du XXIe siècle selon toi ?

 A en juger par ces huit premières années je dirais le bleu gendarme.

 

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J'ai toujours pensé que j'étais un saint, mais après que Big Thom m'ait renvoyé mon questionnaire , je me suis rendu compte que je n'étais qu'un ignoble mécréant, se vautrant dans la fange immonde de son révulsant égo hypertronase. C'était dur, je veux dire ce fut un moment difficile, enfin juste sur le moment, parce que juste après je me suis senti comme libéré d'un poids. Je ne serai plus jamais obligé de montrer l'exemple à cette bande de dégénérés qui se réclament de la même espèce que moi.

Saint Thomas est un type très difficile à cerner (à moins que ce ne soit Alf, encore que ce soit certainement la même personne), ce qui est assez paradoxal, pour un graphomane qui ne cesse de se déverser, de se mettre en scène, et de s'inventer dans les multiples textes que contient son Golb. J'ai été très touché en lisant plusieurs de ses textes, peu importe lesquels, il y en a beaucoup.

Cet échange est peut-être moins drôle que les précédents, mais qui a dit que nous étions là pour rigoler, n'est-ce pas Thom ?

 

podcast

 

12.06.2008

Le mystère Sefaris

La première fois que j'ai croisé Marc Sefaris, c'était sur le blog de Wrath. Ces deux individus, bien évidemment, je ne les ai jamais rencontré physiquement, et donc je doute profondément de leur réalité. Il n'empêche qu'ils se sont imprimés dans mon cerveau, pour des raisons que j'ignore. Et donc Marc Sefaris, lors de cette première rencontre me rangea immédiatement dans la catégorie des cinglés, se projetant de facto dans la catégorie des gens dits normaux. On peut douter de la pertinence de la stratégie, sachant qu'en définitive, la qualité de vie, dans ces deux états ne soient à mon avis l'une comme l'autre, proprement insupportables. Nous nous sommes ainsi beaucoup amusés, jusqu'à ce que je lui propose ce petit questionnaire, et là j'ai soudain compris qu'en réalité Marc Sefaris était un programme informatique.

 

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Bonjour, est-ce que ça va ?

Bonjour, oui là ça va très bien, limite euphorique. Mais comme je suis cyclothymique, je serai peut être déjà mort quand tu liras cette réponse.

 

Qu'est-ce que tu lis en ce moment ?

Plusieurs livres en même temps, que j’ouvre plus ou moins au hasard, du Verlaine, du Proust, du Kasparov (son autobiographie). J’ai des périodes comme ça, où je n’arrive pas à me fixer sur une lecture suivie. Mais j’ai bien conscience que c’est une méthode de lecture assez pathétique.

 

Comment faudrait-il modifier l'Éducation Nationale pour améliorer l'enseignement?

Ah ! The question… je peux éventuellement dire comment il faudrait modifier mon comportement pour améliorer mes cours : arriver plus souvent à l’heure, éviter les tics de langage (« en fait », « voilà voilà », entre autres), connaître plus de textes littéraires par cœur. Je ne sais pas si ces améliorations seraient décisives à l’échelle du système éducatif entier. Peut être. J’en parlerai au Ministre, à l’occasion.

 

Peux-tu imaginer une Éducation non Nationale ?

Etant un garçon imaginatif de nature, oui je parviens à imaginer une Education non Nationale _ et même plusieurs : Education Départementale ou Vicinale ou Intercontinentale ou Ducale ou Transcendantale.  Ces Educations seraient-elles préférables à celle que nous connaissons ? Oui, forcément.

 

Si tu étais à ma place, quelle serait ta cinquième question pour Marc Sefaris ?

« Et dis donc, pourquoi tiens-tu tant à te faire appeler Marc Séfaris alors qu’il est manifeste que tu ne t’appelles pas réellement Marc Séfaris ? Qui cherches-tu à tromper de la sorte ? Ou quel passé honteux espères-tu fuir en te cachant derrière ce pseudo sans saveur ? »

 

Je crois que tu as trois enfants. C'est une sacrée responsabilité d'avoir des enfants et puis c'est à la fois très banal. Peut-on vivre sans responsabilités ?

Il est exact que je suis responsable de 3 jeunes vies. Mais je ne l’ai jamais dit à personne. J’ai juste parlé sur mon blog une fois de la naissance de mon tout jeune fils, et une autre fois des lectures de mes deux filles. C’est donc ton redoutable esprit de déduction qui a encore frappé (tu ne travaillerais pas pour les RG, toi ?). Vivre sans la moindre responsabilité, oui c’est sans doute possible (je l’ai fait pendant des années en usant mon énergie sur des jeux de stratégies en ligne qui ne servent à rien pour personne), mais c’est vite angoissant, comme l’expliquait Blaise Pascal, parce qu’on se retrouve face à son propre néant : les responsabilités familiales, elles, garantissent des années de divertissement  intense, ce qui permet de mourir sans avoir rien compris à la vie mais sans se prendre la tête (ce qui est bien le plus important). Cela dit, comme tu l’avais deviné, si j’ai eu des enfants, ce n’est pas pour acquérir des responsabilités valorisantes, mais uniquement pour me retrouver dans la situation sociale la plus banale possible.

 

Le blogging est-il vraiment une façon d'appréhender le monde ou est-ce juste virtuel ?

Dans la mesure où le monde entier est devenu virtuel depuis quelques années, le blogging est forcément la meilleure façon d’appréhender le monde. Il paraît pourtant que quelques individus sur la planète persistent à mener une vie réelle ; il est bien entendu que ces malheureux sont condamnés à brève échéance.

 

J'ai récemment participé à un reportage relatant une opération scolaire anti-écran en forme de défi, l'enjeu était: 10 jours sans écrans ! Nous sommes de toute façon déterminés à user de plus en plus d'écrans dans nos existences. Faut-il s'inquiéter de la disparition de la relation physique ?

Ah bon ? La relation physique a disparu ? Je veux dire : tu insinues qu’il y avait des relations physiques entre les gens autrefois ? J’ignorais ce fait ; pour ma part, ça fait longtemps que j’ai acquis la certitude que chacune de mes actions répond à un programme informatique précis. Ce qui est très rassurant. 

 

C'est une question infernale mais qu'est-ce que tu imagines comme mouvement majeur dans le XXIe siècle? je veux dire comment un prof de français du XXIIe siècle synthétisera-t-il le précédent dans une optique littéraire ?

Au XXII° siècle, il n’y aura plus un seul professeur de littérature, Dieu merci, l’humanité aura certainement réussi à se débarrasser de ces prétentieux parasites, ce qui nous dispensera de leurs mauvaises synthèses.  Pour les mouvements majeurs du XXI° siècle… eh bien, Albert Camus disait que le XX° siècle était « le siècle de la terreur », et il est difficile de lui donner tort. Je propose de poursuivre les cent prochaines années sur cette belle lancée. D’ailleurs, je souscris au jugement d’un auteur contemporain méconnu : « Ce qu’il y avait de décevant avec le XXI° siècle, c’est qu’il ressemblait singulièrement au XX° ». 

 

Est-ce que c'est ton dernier mot ?

Non.


  Marc Sefaris 

08.06.2008

Wrath is on my mind

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Je suis très heureux de pouvoir poursuivre mon investigation de l'altérité avec la bloggueuse que vous adorez détester - Ladies and Gentlemen, j'ai le plaisir, l'honneur et l'avantage d'accueillir virtuellement Lise-Marie Jaillant, alias Wrath, qui a gentiment accepté de répondre à quelques questions qui me taraudent.

 

C'est quoi pour toi un bon livre ?

_ L'inverse d'un mauvais livre, roman vide que l'auteur a torché en deux mois. Et malheureusement, le milieu littéraire français nous inonde de ces torchons écrits “avec du style”.
_Côté positif, une bonne fiction parle toujours du réel. En tant que lectrice, j'ai envie de me sentir proche des personnages, de partager leurs inquiétudes et leurs dilemnes. Un roman qui me touche est donc forcément un bon livre.


Jusqu'où es-tu prête à aller pour accéder au statut (à la statue) d'écrivain ?

Pour la statue (“A Wrath, les wannabes reconnaissants”), je suis prête à tout.

 

Y'a t-il un plan B ?

Si je ne deviens pas écrivain, je finirais sûrement en vieille prof de français, aigrie et alcoolique.

 

Les femmes me paraissent être les dépositaires du mot et de l'idée de l'amour, qu'est-ce que tu en penses ?

Bof. Des mecs fleurs bleues, ça existe aussi.

 

Nous partageons, dans une certaine mesure, quelques points de vue généraux, notamment concernant la France, ce méprisable pays. Qu'y a-t-il a l'origine de cette disposition d'esprit chez toi ?

Je suis à l'aise dans des milieux multi-culturels, délocalisés, acceptant le capitalisme, le libre-échange, et la mobilité transnationale. Tout ce que les Français détestent: au lieu de profiter de la mondialisation, ils se replient sur leur petit nombril. Leur littérature est d'ailleurs le reflet de cet ethnocentrisme.

 

Ton "moi" te crée-t-il autant de problèmes qu'il ne t'apporte de satisfactions ?

Seul mon “ça” me satisfait.

 

L'autre chose que nous partageons, je crois, est notre intérêt pour Michel Houellebecq. Es-tu d'accord avec lui lorsqu'il déclare: "Soyez abject, vous serez vrai?"

Bien sûr! Houellebecq est le digne héritier des Zola et des Céline. Parler du réel, et appuyer bien fort sur ce que personne n'a envie d'entendre. C'est également ce que je cherche à faire par mon écriture.

 

C'est bien Londres ?

Better than Paris.

 

Que penses tu de moi ?

Que du bien, cher Michel, que du bien.

 

Quelle sera la couleur du XXIe siècle selon toi ?

(Mon dieu, pourquoi ai-je accepté de répondre à ce questionnaire...)

 

Retrouvez Lise-Marie Jaillant / Wrath chez elle ....

11.09.2007

L'autre Thomas Ruff

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J'ai rencontré ce type dans un supermarché, au rayon des féculents. Sa tête me disait vaguement quelque chose et je suis donc allé lui demander si on se connaissait. Malheureusement il ne parlait pas français, mais plutôt l'espagnol, enfin même le mexicain. Nous sommes alors allés voir le directeur de l'établissement qui était justement estampillé traducteur français-mexicain (comme quoi le hasard des fois), pour voir si on se connaissait. Et là j'ai su que je me trouvais en présence de Thomas Ruff, le célèbre photographe allemand. Non en fait c'était pas du tout Thomas Ruff, le célèbre photographe allemand, c'était un autre Thomas Ruff. Bref, c'est rapidemment devenu un gros merdier et il m'est immédiatement venu à l'esprit qu'il fallait que je fasse une interview de ce type, qui en cachait d'autres.

 


- Comment es-tu devenu Thomas Ruff ?

L’histoire est assez simple : par une belle nuit d’hiver étoilée, un jeune et robuste spermatozoïde s’est accroché aux parois abruptes d’une appareillage compliqué mais néanmoins reconnu efficace pour la perpétuation de la race humaine. Au péril de sa vie, le courageux organisme frétillant trouve son chemin dans le couloir sombre qui mène à l’énorme ovule. Jusqu’à présent, personne ne peut dire s’ils se parlèrent à ce moment unique et si le vaillant explorateur prononça la formule magique : « Veni, vedi, vici». Quoiqu’il en fut, la Reine de la nuit ouvra d’un coup la serrure de sa membrane avant d’accueillir le héros à bras ouvert autour d’un gros verre de Johnny Walker. Je leurs rends donc hommage aujourd’hui. Inch’Allah


- Pourquoi es-tu devenu Thomas Ruff ?

Je reconnais là ton légendaire sens du détail qui fait tellement défaut à notre époque. Il s’avère que l’administration de la nation qui m’abrite à l’intérieur de ses frontières exige que chacun de ses éléments porte un nom accompagné d’un prénom. Ceci expliquant cela. A côté de quoi, j’eus la lourde charge de perpétuer cette tradition au péril d’une créativité virulente qui n’appartient qu’aux rappeurs de M6 télévision. Or grâce à ta question pertinente, et je t’en remercie humblement, mon choix se dirige vers la solution de me changer en MC RUFF. Blague à part, j’ai toujours voulu être un peu plus qu’un simple numéro dans les statistiques économiques et c’est la raison pour laquelle j’écris et répond à cette entretien. En dehors de ça, peut-être qu’il existe un traumatisme dans mon esprit m’obligeant a représenter ce que je ressens ou absorbe dans mon environnement direct. Somme toute, il m’arrive d’être heureux et d’en avoir conscience. N’est-ce pas l’essentiel ?


- Tu es l'homonyme d'une floppée de Thomas Ruff - comme je le suis avec les Michel Meyer -, comment abordes-tu ce particularisme ? et que penses-tu de tous ces fils de pute ?

Pour remédier à ce problème, je te propose d’inventer un droit d’usage sur les noms de famille et de les faire raquer un max. Quant à mon homonyme photographe allemand, je me suis déjà demandé s’il me connaissait, et si oui, pourquoi il n’avait pas eu l’idée fantastique de me photographier. Je profite de la circonstance pour m’opposer à son idée que le portrait ne traduit pas l’intériorité du sujet. Il suffit d’étudier la photo journalistique pour s’en apercevoir. Un enfant qui pleure sous le bruit des bombes transmet au cliché son émotion, lequel ne déformera pas ce fait à moins de lui effacer les traits du visage avec un ordinateur ou un pinceau pendant le développement. Cela dit, je le trouve éloquent lorsqu’il creuse le concept global de la photographie dans la formation sociale de l’individu, ou encore dans son approche matérialiste de la photo numérique. La question de la distance avec la série de photos pornographiques recyclées est tout aussi intéressante bien qu’il ne faille pas lui donner des interprétations qu’il n’a pas. N’est-ce pas souvent le cas dans l’art contemporain ? on écrit des centaines de pages sur un artiste alors qu’au fond, lui n’aura fait que réaliser une idée spontanée, sans commentaire préconçu. C’est mon sentiment.

- Quel est ton rapport à la mort ?

Mon rapport à la mort ? Le même que la plupart des gens, je suppose. Enfant, je me souviens d’avoir imiter Steve Mac queen dans son dernier souffle. Le nom du film m’a échappé. Le héros tombe à terre dans un nuage de poussière avant de chuchoter qu’il a oublié de remettre un peu d’argent dans le parcmètre. Donc, il s’agit bien encore une fois d’un rendez-vous unique avec l’éternité. Blague à part, je suis impatient de me sentir glisser dans le néant confortable que promettent les religions, bien que je sois plutôt du côté de ceux qui pensent qu’au bout du tunnel, il n’y a que nos tristes frustrations de créature mortel. Dieu est le pire des inventeurs macabres. Un jour, en rentrant de mes courses, j’ai entendu le bruit du contact d’un homme avec le bitume; il venait juste de se jeter d’une tour d’un immeuble et moi et quelques passant n’étions qu’à quelques mètres. C’est le premier cadavre que je vis. Depuis, j’ai pu voir celui d’un membre de ma famille allongé dans son cercueil et franchement je crois qu’il sera le dernier. Paix à son âme.

- À l'amour ?

Je pense qu’il y a toujours eu un risque inévitable à aimer puisque le prix d’une relation sérieuse se paye par la peur, même infime, de la perdre. Quand cette peur n’existe pas, l’amour en jeu n’est qu’un simulacre de sentiment. Certains s’en contentent alors que pour ma part, j’aurai le plus souvent payé le plein tarif. En contrepartie, je ne regrette pas mon engagement sincère dans ce qui constitue un trésor personnel. Le plus triste pour notre génération aura aussi été la catastrophe du sida puisque la sexualité aura pris le visage de la mort lente. L’autre sera devenu une menace contre laquelle on doit se protéger, et l’acte de se reproduire ou de partager la jouissance, un acte de survie tout autant qu’un meurtre. Désolé de casser l’ambiance ! Bien qu’il soit peut-être surestimé dans sa capacité à nous faire vivre un bonheur stable, l’amour est un chapitre essentiel dans la vie de tout un chacun. Personnellement, à bientôt 38 ans, il m’arrive ainsi de penser que je devrais aller m’enterrer dans un monastère bouddhiste. Mais comment être certain que cela soit la bonne réponse ? Le désir aboutit à la frustration laquelle ne se résout qu’avec la satisfaction. Lorsque celle-ci n’existe plus, la société devient malade. Regarde la masse de pornographie que l’industrie injecte dans la cervelle des jeunes générations. Pour moi, c’est du lessivage. L’essor d’une certaine pornographie va de pair avec le déclin économique de notre société. Il en coûte moins cher de se masturber que d’inviter une femme dans un hôtel au bord de la plage, entouré d’amis. Sans compter que la pornographie crée des fantasmes que seuls les riches pourront réaliser. Mon discours est peut-être réactionnaire mais c’est tellement plus facile d’en faire l’apologie puisque finalement nous sommes tous et toutes conditionnés par la publicité et sa finalité : vendre en contrôlant notre désir. Chéri, tu montes ?

- Que penses-tu vraiment de moi ?

Si ta question est en rapport avec la précédente, sache que je ne suis pas homo. Sinon, je ne vois aucun avantage à s’appeler Michel Meyer ni à tenir un blog, excepté celui d’offrir au monde une vision originale, poétique et sincère. Et c’est bien là, ton intention et ta réussite. Mais si mes souvenirs sont exacts, il me semble t’avoir aidé à déménager. N’est-ce pas là une preuve d’amitié ?

- Si tu avais (eu) la possibilité de dézinguer quelqu'un, qui choisirais-tu (aurais-tu choisi) ?

Moi, sans aucun doute. Avec le meilleur des poisons. J’entends par là, celui qui mène à l’extase et la pure vérité. Un somnifère mortel et sans douleur. A ce sujet, je suis d’ailleurs prêt à retourner une dernière fois aux urnes pour soutenir le premier gouvernement qui le proposera en vente libre dans toutes les bonnes pharmacies. Que cela soit redit et amplifié.


- Le travail c'est une nécessité, une punition, une voie de salut ... c'est quoi pour toi le travail ?

En tant que générateur de culture, il me semble que Karl Marx ne renonçait pas au travail contrairement aux anarchistes. En ce qui me concerne, le débat autour de ce mot me semble opportun tant qu’il s’agit de dénoncer l’exploitation de la pauvreté au service d’une société déshumanisée. Après, il ne s’agit que d’un mot dont le définition varie suivant les individus. Sur le sujet, il existe un livre de Jeremy Rifkin sur la fin du travail. Je ne l’ai pas lu jusqu’au bout mais l’idée que les machines nous délivreront de nos peines me fascinent. Je crois cependant que nous en sommes encore très loin, et surtout, il faudra veiller à partager les richesses. Oui, je suis encore utopiste dans mes heures perdues. Or, selon moi, la limite entre lutte syndicale et démagogie est étroite. La valeur travail ou anti-travail n’est qu’un étendard stérile agité par des gens sans aucune once de créativité. A mes yeux, les clowns habillés en jaune fluo auront plus d’avenir dans l’arène politique que les idéologues bien à l’aise dans leur boulot de journaliste polémique payé par l’Education nationale ou la DRAC. Le syndicalisme n’a plus besoin de nouveaux cinéastes. Il suffit de regarder le cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein ou les Temps modernes de Charlie Chaplin. Le plus triste est que le système capitaliste se nourrit de sa critique pour mieux se consolider. 1984 de Georges Orwell explique cela très bien, mieux d’ailleurs que les situationnistes. Donc, la seule chose à laquelle je crois, c’est l’épanouissement collectif par l’introspection individuelle. Accompagnés d’un billet de 20 euros, les bons livres de psychologie devraient être distribués gratuitement dans les boîtes aux lettres.


- L'alimentation est-elle vraiment si importante ?

Ta question me fait penser que je n’ai rien avaler depuis ce matin…Des études ont été faites pour estimer la quantité d’argent nécessaire pour nourrir toute le planète. Le résultat démontre que cela aurait pu être fait depuis des lustres et que cela ne représente qu’une très faible somme à l’échelle de la macro-économie. Cette idée est plus que révoltante. Le climat général est à l’individualisme. Chaque Nation est barricadée derrière ses frontières en attendant que son voisin l’attaque et lui vole son pain. Où est l’intelligence là-dedans ? Autant rester au RMI…Plutôt que de participer à des luttes religieuses issus du Moyen-âge. Le seul gagnant, c’est le marchand d’armes. Et encore, une fois rentrer chez lui, comment voulez-vous qu’il puisse aimer sa femme, ses enfants et lui-même, avec un métier pareil. Heureusement, il prend des cachets pour dormir. Les mêmes que Paul W. Tibbets, le pilote du B-29 Enola Gay au-dessus d’Hiroshima.

- Comment perçois-tu le 21e siècle ?

De nature assez pessimiste je dirais qu’il sera une boucherie de plus où seuls les plus favorisés sortiront vainqueurs et le feront savoir. Sans compter la pollution de l’atmosphère et de nos organismes par les rejets carboniques. C’est d’ailleurs ce que j’ai essayé d’exprimer dans mon premier roman,. L’histoire se répète jusqu’au jour où nous laisserons des intelligences supérieures décider à notre place, c’est à dire les robots sortis de notre imagination. Pourrons-nous en décider ? je ne suis pas prophète. Pour l’instant, je me contente de participer à l’évolution et d’acheter des cigarettes au coin de la rue. Eh, oui j’ai repris…


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